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Philippe Pignarre est éditeur (Les Empêcheurs de penser en rond), auteur (en particulier de livres sur l’industrie pharmaceutique et, avec I. Stengers de La Sorcellerie capitaliste), ancien membre de la L.C.R. (qu’il a quittée « sur la pointe des pieds » dans le milieu des années 80) et un des membres fondateurs de la Société Louise Michel.
Ce livre résulte d’une enquête et d’entretiens auprès de dirigeant-e-s et militant-e-s du NPA au moment de la fondation du parti. Il s’agit au fond d’une réflexion qui prend au sérieux le nom même du nouveau parti. Que veut dire un nouveau parti anticapitaliste ? Qu’est-ce donc qu’être anticapitaliste aujourd’hui ? Le NPA, est-ce seulement un parti plus large que la LCR ou est-ce un parti différent ?
La thèse de l’auteur : la chance mais aussi le défi du NPA c’est de regrouper à la fois des militants révolutionnaires et des activistes anticapitalistes. Le risque, c’est que les anticapitalistes, s’ils ne sont pas écoutés, partent sur la pointe des pieds.
P. Pignarre prend comme fil directeur de son analyse du NPA la différence qu’il voit entre militants révolutionnaires et activistes anticapitalistes. Il ne s’agit pas d’une opposition organisée entre deux tendances ou fractions à l’intérieur du NPA ni d’une opposition entre les anciens de la LCR et les autres, mais plutôt de deux manières de penser et de faire de la politique. Nous verrons que cette distinction n’est pas non plus celle – classique- entre réforme et révolution. Je vais centrer ma présentation du livre sur le chapitre 5, qui dégage les grands traits de cette opposition révolutionnaires/anticapitalistes. Les révolutionnaires sont, selon P. Pignarre, ceux qui savent (ou plutôt croient savoir) le but et la stratégie pour y arriver et qui jugent toute proposition politique et toute expérience à l’aune de ce savoir ; ils sont armés d’un programme et d’une théorie de la révolution : c’est une logique programmatique. Les anticapitalistes, eux, sont sûrs de leur point de départ (s’opposer au capitalisme) mais plus incertains sur le point d’arrivée : c’est une logique de l’expérience et de l’expérimentation (apprendre par les expériences, car rien n’est donné d’avance). P. Pignarre est plutôt critique à l’égard des révolutionnaires, même s’il reconnaît qu’ils ont abandonné la conception avant-gardiste de Lénine et Trotski et que ce sont eux qui ont pris l’initiative de créer le NPA. Au lieu de vouloir reconstruire une « théorie de la révolution », les révolutionnaires ont besoin de devenir des « anticapitalistes », c’est-à-dire non pas de devenir réformistes mais de se faire les relais de toutes les inventions anticapitalistes (cf. p. 149). P. Pignarre pense la logique des expériences anticapitalistes en s’appuyant sur F. Guattari (cf. la phrase en exergue, tirée de Micropolitiques, qu’il a édité : « Par définition, une révolution ne peut pas être programmée, car ce qui se programme c’est toujours le déjà-là. »), sur le pragmatisme philosophique de Dewey (cf. en annexe p. 151 : Dewey et Trotski), sur I. Stengers (cf. Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient, édité par P. Pignarre), sur l’entretien Besancenot-Boltanski dans Contretemps, N° 1, 2009.
Je vais énumérer les grands points qui opposent, selon lui, révolutionnaires et anticapitalistes :
1. La question de l’Etat et du pouvoir
Les révolutionnaires se définissent par rapport à l’Etat : ils visent la prise du pouvoir central d’Etat. D’où la nécessité d’un parti comme « machine de guerre » (selon l’expression de Guattari). Les anticapitalistes veulent avoir du pouvoir pour s’opposer au capitalisme, pour mettre des grains de sable dans le système.
2. La nature du capitalisme
Révolutionnaires et anticapitalistes n’ont pas la même conception du capitalisme. Pour les révolutionnaires, le capitalisme est quelque chose de connu, même s’il varie dans le temps. Pour eux, le capitalisme est essentiellement un système d’exploitation et il a été « progressiste » à son heure. Pour les anticapitalistes, le capitalisme est toujours en partie quelque chose d’inconnu car le rapport Etat/capitalisme (ce que l’Etat laisse faire au capitalisme et ce que le capitalisme fait faire à l’Etat) mute en permanence ; pour les anticapitalistes, le capitalisme est exploitation mais aussi destruction. Contre le mythe du progrès, les anticapitalistes insistent sur ce qui a été détruit, perdu à jamais et qui nous manquera toujours (l’épisode des enclosures et de la destruction des commons, en Angleterre au XVIIIème siècle, a valeur inaugurale de ce qui nous est arrivé avec le capitalisme. Cf. p. 115). Pour les révolutionnaires, la crise écologique est une raison de plus d’être révolutionnaire ; pour les anticapitalistes, la question écologique n’est pas une question de plus qui vient s’ajouter aux autres car la crise écologique survient au moment où le capitalisme domine la planète et où il est prêt à faire de cette crise une opportunité, quitte à mener le monde à sa ruine définitive.
3. Les luttes
Pour les révolutionnaires, les luttes féministes, écologistes, etc., viennent s’ajouter aux luttes des salariés pour converger avec elles dans le « Tous ensemble » (avec en perspective la grève générale). Les luttes « thématiques » (sans-logis, sans-papiers, etc.) sont des symptômes des déficiences des grandes organisations (cf. la citation d’Alain Krivine, p. 126). Pour les anticapitalistes, les luttes féministes, écologistes, sans-papiers, etc., ne sont pas secondaires par rapport à celles des salariés et doivent développer leur spécificité propre : logique de rhizome (selon l’expression de Deleuze et Guattari) plutôt que de convergence.
4. Deux manières de savoir et deux manières de faire de la politique
Les révolutionnaires tendent à privilégier la théorie, le programme, avec un risque de dogmatisme. Pour les anticapitalistes, il s’agit d’apprendre et de produire du savoir à partir des expériences et expérimentations (conception pragmatiste du savoir) : par exemple, Act up dans la lutte contre le Sida, les Lip en 1973 (inventivité, pouvoir collectif de création, appel à l’imagination). Pour les anticapitalistes, les expérimentations, à des endroits où il peut y avoir prise sur le capitalisme, sont bonnes à mener jusqu’au bout car elles vont être à la source de découvertes imprévues et elles vont susciter chez les autres le désir d’expérimenter à leur tour (cf. p. 123 la déclaration de Giscard d’Estaing sur les Lip : « Ils vont véroler tout le corps social »). Même si elles échouent, ces expériences doivent être faites car elles constituent des apprentissages collectifs transmissibles. Pour les révolutionnaires, les expérimentations sont vues d’avance comme vouées à l’échec tant que le système n’est pas renversé (le révolutionnaire le sait d’avance), elles n’ont donc de sens que pédagogique (favoriser la « prise de conscience » des masses dans la perspective du « Tous ensemble ».)
5. Le parti
Les anticapitalistes sont dispersés, leurs expériences sont hétérogènes : ils ont besoin d’un parti pour que leurs expériences soient transmises. Les révolutionnaires ont, eux, de par leur tradition, une expérience et un savoir-faire de la construction d’un parti. Anticapitalistes et révolutionnaires ont donc besoin les uns des autres.
Conclusion
La réussite ou l’échec du NPA dépendront moins, selon P. Pignarre, de sa tactique électorale et de ses rapports avec le PS que de sa capacité à prendre en compte l’apport des anticapitalistes et à fusionner, dans le même parti, révolutionnaire et anticapitaliste. Le risque est que les anticapitalistes ne soient pas entendus et partent sur la pointe des pieds.
Le NPA est donc face à trois épreuves, selon P. Pignarre :
- le NPA ne doit pas être seulement le parti du « Tous ensemble » et l’objectif de la grève générale ne doit pas étouffer les expérimentations anticapitalistes. Il s’agit de faire tenir ensemble des manières multiples et hétérogènes de lutter.
- La deuxième épreuve sera celle de la formation : le NPA doit permettre la transmission des expériences des anticapitalistes : qu’avez-vous expérimenté ? Qu’avez-vous appris qui puisse servir aux autres ? Comment allez-vous le transmettre ? P. Pignarre cite Luc Boltanski (entretien avec O. Besancenot) : « la mise en communication d’expériences de refus des conditions actuelles du capitalisme doit être une tâche centrale du nouveau parti. (…) Le rôle d’un collectif révolutionnaire, ce n’est pas d’abord de prendre le pouvoir d’Etat, c’est surtout de socialiser le sens de l’injustice et les différentes façons dont les acteurs qui y sont confrontés lui font face » (p. 127).
- La troisième épreuve sera dans la capacité des anciens de la LCR à ne pas reproduire à l’identique les anciens débats de tendance.
L’opposition que fait P. Pignarre entre révolutionnaires et anticapitalistes ne doit pas être rabattue sur celle, classique dans l’histoire du mouvement ouvrier, entre révolutionnaires et réformistes. « Où situer le Parti de Gauche de Jean-Luc Mélanchon, par exemple ? demande P. Pignarre. Je répondrai que ce genre de parti est encore plus éloigné d’une démarche anticapitaliste que d’une stratégie révolutionnaire. Il se définit principalement par rapport à l’Etat et même par rapport à ses institutions devant lesquelles il ne peut manquer de se prosterner au nom de la République et de la citoyenneté qui reste son horizon abstrait indépassable. » (p. 118)
Mais on peut se demander si l’opposition est bien entre révolutionnaires et anticapitalistes. N’est-elle pas plutôt entre deux manières d’être anticapitalistes et entre deux manières d’être révolutionnaires ? Entre une logique programmatique et une logique pragmatiste ? Reste que le problème est aussi d’articuler le local et le global, le « moléculaire » et le « molaire », comme dit Guattari (cf. Guattari cité p. 105).
Le livre pose, à mon avis, une question essentielle : avons-nous d’avance, dans ce monde du XXIème siècle, le savoir du capitalisme, de la révolution et du socialisme ? Ou bien faut-il expérimenter et apprendre des luttes, des expériences et des événements ? Pour affronter le capitalisme mondial d’aujourd’hui, nous ne partons pas de rien mais du bilan des expériences du XXème siècle et des héritages multiples de l’histoire des mouvements d’émancipation. Je conclurai ce compte-rendu en reprenant une nouvelle fois la phrase de F. Guattari en exergue de ce livre : « Par définition, une révolution ne peut être programmée, car ce qui se programme, c’est toujours le déjà-là. (…) Cela n’empêche pas que l’on travaille pour la révolution, dès lors que l’on comprend ce « travailler pour la révolution » comme signifiant travailler pour l’imprévisible ».
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