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Débat avec Isaac Johsua autour du NPA (textes en ligne)
Date de publication: Août 2009
Pas encore publié
(juin-juillet 2009)

Cher Philippe,

J’ai trouvé ton livre (« Etre anticapitaliste aujourd’hui. Les défis du NPA ») extrêmement intéressant. L’ouvrage soulève des questions essentielles avec un style vivant, alerte (j’ai particulièrement apprécié celui du chapitre 5) et demeure constamment en prise avec les multiples facettes de l’expérience personnelle. C’est certainement un apport très important à l’indispensable débat sur la perspective révolutionnaire en France.

L’analyse sur « pourquoi le NPA ? » me paraît parfaitement ciblée. Oui, effectivement, la grande période d’Octobre est morte, les différenciations qui l’accompagnaient (trotskisme, etc.) ont perdu leur sens et la chute de l’URSS a tourné la page. L’ancienne organisation « a atteint ses limites » (Jean-Philippe Divès, p. 27), de même (comme tu le montres très bien) que l’ancien corps doctrinal, à commencer par la « révolution permanente ». Il me semble toutefois, soit dit au passage, que tu ne pousses pas ta critique de la « révolution permanente » suffisamment loin. Pour ma part, je suis tenté de la remettre en cause, non seulement en ce qui concerne la révolution à faire, mais également en ce qui concerne la révolution accomplie, comme cela a été le cas pour la Russie, où le cadre conceptuel de Trotski a complètement écarté la question paysanne, pourtant essentielle (j’ai écrit un texte sur le marxisme et la question paysanne, si cela t’intéresse un de ces jours…).

« Ce qu’il faut toujours réinventer, dis-tu fort justement, c’est la manière dont on hérite du passé » (p. 29). De ce point de vue, qu’est-ce que le NPA ? Je dirais, pour ma part, que c’est une organisation qui sait contre quoi elle est, mais qui n’est pas capable de décrire l’autre monde qu’elle croit possible et encore moins de dire comment y accéder. Ce qui explique ce que la citation de Sabado indique fort bien (« ce parti est le creuset possible d’un pluralisme anticapitaliste », p. 29) ; ce qui explique aussi que la création du NPA implique l’abandon de la notion de parti d’avant-garde, ce que tu soulignes très justement (p. 65).

Tu as écrit un cinquième chapitre excellent, basé sur un dialogue prenant entre l’anticapitaliste et le révolutionnaire, prenant au sérieux (et je pense que tu as eu raison de le faire) le débat du congrès de fondation sur l’appellation du nouveau parti. Tu es dans le vrai quand, parlant de l’anticapitaliste, tu dis qu’il y a une politique « des grains de sable dans la machine » (p. 18), que « les détails » peuvent être autant d’endroits où la politique peut se créer (p. 18), quand tu soulignes l’importance des activistes « qui tentent d’inventer les moyens de s’opposer au capitalisme » (p. 31) et on ne peut que partager ton espoir que le NPA soit le « lieu possible de telles jonctions » (p. 21). Mais l’opposition n’est-elle pas trop caricaturale ? Le révolutionnaire que tu mets en scène ressemble décidément un peu trop au trotskiste, membre patenté de la IVe internationale, qui, quand il parle de l’armée rouge de 1918, dit « nous avons battu les armées blanches ». Un tel révolutionnaire préférera certainement les vastes fresques (mondiales et pas un cran en dessous) aux « détails » et risque fort, effectivement, de vivre dans « l’attente messianique de la révolution » (p. 127). Mais est-il représentatif des révolutionnaires de la LCR à la veille de la création du NPA ou même de ceux d’entre eux qui se proclamaient trotskistes ? Je ne le crois pas. Tu dis : « Pour les anticapitalistes, toutes les expériences (et expérimentations) qui s’installent à des endroits où il peut y avoir prise sur le capitalisme sont intéressantes et méritent d’être menées jusqu’au bout. Le révolutionnaire aura souvent tendance à en formuler l’issue à l’avance : tant que le système n’est pas renversé, toutes les expériences sont vouées à l’échec, soit par intégration, soit par destruction » (p. 119, 120). Un révolutionnaire aussi borné est-il vraiment celui que la LCR a transmis au NPA ? J’en doute. La figure du révolutionnaire de cette LCR là est beaucoup plus incertaine, beaucoup plus problématique. Eux aussi ont subi un questionnement, eux aussi ont tiré un certain nombre de leçons.

Comme je l’indiquais ci-dessus, à mes yeux, être anticapitaliste c’est savoir clairement contre quoi on est, alors qu’être révolutionnaire implique, en sus, qu’on peut décrire le monde nouveau à bâtir et qu’on sait comment y parvenir. C’est du moins ce que l’appellation « révolutionnaire » suggère à un niveau public et c’est pourquoi le débat de congrès sur ce point avait sens, car le choix fait laissait entendre (à juste titre, à mon avis) que nous ne pouvions faire autrement que de laisser ouvertes les deux questions du but et des moyens. Nous avons, je pense, un désaccord sur la façon de bâtir l’opposition « anticapitaliste » / « révolutionnaire », un désaccord qui va peut-être au-delà du seul maniement de cette double image. Tu mets en avant les « activistes » « qui tentent d’inventer les moyens de s’opposer au capitalisme sans tout subordonner à la révolution qui vient » (p. 31). Or, il y a un problème spécifique de « la révolution qui vient » qui ne se ramène pas à la seule invention des moyens de s’opposer au capitalisme, aux seuls grains de sable dans la machinerie. Il y a un problème spécifique de la stratégie révolutionnaire, qui ne se déduit pas du passé, mais pas non plus de la seule accumulation des grains de sable. Il y a un problème spécifique de la société à construire, qui ne se résume pas à ce que la critique du monde actuel laisse deviner du monde futur.

Tu as du métier, et, connaissant la bête, tu te prémunis contre l’accusation de réformisme : « Ces expériences n’ont pourtant pas pour objectif de changer progressivement le monde », dis-tu. Sans doute, mais est-ce que l’accumulation des expériences nous permettra de faire l’économie de « changer le monde » ? Là est la question, à laquelle tu ne réponds pas, ce qui fait d’ailleurs que le désaccord tient moins dans ce que tu dis que dans ce que tu ne dis pas. L’accumulation des expériences est utile, bâtit un rapport de force, etc. mais suffiront-elles à briser un système ? La société capitaliste fait système, c’est-à-dire qu’elle est constituée de points articulés entre eux, qui se soutiennent les uns les autres, certains de ces points ayant une importance particulière, formant des « nœuds » qui permettent d’ancrer la totalité. Elle fait système, c’est-à-dire qu’elle crée les conditions de sa reproduction, de la domination économique, idéologique, politique (l’Etat). Reconnaître qu’aujourd’hui nous ne voyons pas comment les travailleurs peuvent conquérir le pouvoir d’Etat est une chose, ce qu’a fait, à juste titre, le NPA. Mais devons-nous en arriver à faire de nécessité vertu, à écarter cette question de l’horizon, parce que le modèle d’octobre a échoué et que nous n’en avons pas d’autre ? Non, je ne le crois pas, parce qu’à mes yeux cela revient à admettre la pérennité du capitalisme. Quelle est ta position sur ce point ? Tu ne te prononces pas. Est-ce parce que cela va de soi ? Ou au contraire parce qu’il y a matière à divergence ? Difficile de le dire.

Tu soulignes – et tu as bien raison – les apports de l’altermondialisme : « l’idée que des problèmes qui touchent les pays pauvres et les pays riches doivent faire l’objet d’une exploration simultanée » (p. 83), ou « l’invention de nouvelles formes d’organisation » (p. 85). Tu notes (là encore, à juste titre) que « l’idée qu’on lutte aujourd’hui contre et qu’on inventera demain, après la victoire, a été enterrée » (p. 87). Mais, souligner les apports de l’altermondialisme ne devrait pas nous faire oublier ses trous noirs. Dans la démarche altermondialiste, sont systématiquement contournées ou ignorées : 1) la question de l’entreprise et de la propriété des moyens de production 2) celle du pouvoir d’Etat. C’est, en partie, de la sagesse, après les expériences du socialisme qui a réellement existé ; mais c’est aussi un recul, une renonciation. Ton silence à ce sujet ne peut que susciter des interrogations.

Tu dis : « La position révolutionnaire se définit d’abord par rapport à l’Etat. On pourrait dire que c’est la prise du pouvoir qui hante le révolutionnaire et la question de la prise du pouvoir met au centre la question de l’Etat. Les anticapitalistes sont bien davantage hantés par la nécessité « d’avoir du pouvoir », un pouvoir qui leur permette de s’opposer et marquer des points face à un ennemi plus difficile à identifier que l’Etat : ils s’opposent à une pieuvre, le capitalisme » (p. 111). Il est essentiel de marquer des points face au capitalisme, de l’affaiblir : mais cela suffira-t-il pour le renverser ? Pour y parvenir, il faut s’emparer des points sur lesquels il s’ancre, à commencer par le pouvoir d’Etat. Allons-nous passer d’un extrême à l’autre, du « feu sur l’état-major » au deuil de la prise du pouvoir, quelle qu’en soit la forme ?

Le révolutionnaire, dis-tu, « est inflexible sur cette conviction qui le définit : il connaît le point d’arrivée ». « A l’inverse, l’anticapitaliste est très sûr de son point de départ (…) mais il est plus hésitant sur son point d’arrivée. Ce sera peut-être le même que celui du révolutionnaire, mais on verra bien…Et ce « on verra bien » fait partie de sa définition » (p. 112,113). Telle est bien l’attitude de l’anticapitaliste, c’est un fait. Mais cette obscurité entourant l’objectif à atteindre, est-ce quelque chose dont on doit se féliciter ou un manque à combler ? A te lire, c’est clairement du premier terme de l’alternative qu’il s’agit. « Un autre monde est possible » dis-tu un peu plus loin, est un cri, qui n’ouvre pas un programme de recherche, mais « a déjà rempli toute sa fonction en mettant en cause le consensus qui paralysait » (p. 113). En réalité, on a l’impression que l’exigence d’un projet, le besoin de politique (au sens où elle dessine un avenir global pour la cité) sont très largement absents de ton livre.

« La révolution, nous dis-tu, reprend son statut normal : c’est ce dont on ne peut pas faire la théorie, ce qui reste du domaine de l’imprévisible, pour reprendre la formule de Felix Guattari » (que tu cites en début d’ouvrage). Etre révolutionnaire sans théorie de la révolution, tu considères cela comme une chance (p. 78), prenant ainsi le contre-pied de Lénine, qui affirmait : « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ». Une théorie de la révolution ne pourra pas prévoir la révolution à venir, c’est certain. Ainsi que le dit Guattari dans la citation que tu fournis : « Par définition, une révolution ne peut pas être programmée, car ce qui se programme c’est toujours le déjà-là ». C’est pourquoi avoir une théorie de la révolution, c’est seulement avoir un cadre de pensée tel que l’on puisse comprendre l’imprévisible quand il se présente, et c’est déjà pas si mal. Avoir une théorie révolutionnaire, un projet révolutionnaire, c’est faire de la politique, c’est sortir du cadre étroit de l’appel à la grève générale, dont tu désignes toi-même le caractère à la longue stérilisant (p. 104). Avoir une théorie révolutionnaire, un projet révolutionnaire, c’est disposer d’un parti politique au plein sens du terme, capable en particulier de travailler à la recomposition du champ politique (par le débat, les alliances, etc.), un axe qui semble absent de ton livre. Tu approuves, me semble-t-il, Boltanski lorsqu’il déclare : « Le rôle d’un collectif révolutionnaire, ce n’est pas d’abord de prendre le pouvoir d’Etat, c’est surtout de socialiser le sens de l’injustice et les différentes façons dont les acteurs qui y sont confrontés lui font face » (p. 127). Les syndicats, les associations de divers types socialisent aussi le sens de l’injustice. Si telle était la fonction d’un parti révolutionnaire, il ne serait qu’un collectif parmi d’autres. Le parti a en sus un rôle qui le distingue des autres collectifs : il est candidat à l’exercice du pouvoir et contribue, ce faisant, à remodeler le champ politique.

Isaac Johsua

*

_____________________ Cher Isaac,

Peut-être faudrait-il partir d’une autre question : en quoi faut-il aider le NPA ? De quoi celui-ci a-t-il besoin ?

Si on répond : une théorie de la révolution (même en prenant le mot « théorie » dans un sens faible comme tu le proposes), je crois que l’on risque de détourner le NPA des problèmes qui sont aujourd’hui les siens.

Tu fixes ainsi les tâches du parti : « remodeler le champ politique, présenter et défendre un programme, tisser des alliances (de parti à parti), être candidat à l’exercice du pouvoir. » Tout cela va dans un seul sens… Il manque là quelque chose qui me semble absolument primordial, qui, pour moi, devrait venir en premier : apprendre, être en position d’apprendre. Le NPA doit être en position d’apprendre de tous ceux qui aujourd’hui, collectivement, s’opposent au capitalisme sous les formes les plus diverses. C’est là une question de « dispositif » à la fois organisationnelle et programmatique (pour parler comme autrefois !). Qu’est-ce que cette problématique de l’apprentissage permettra ? Une nouvelle théorie de la révolution ? Peut-être mais, avant cela, beaucoup d’autres choses qui sont absolument essentielles. Je voudrais en prendre un exemple. Pourquoi le NPA a-t-il été inaudible pendant la campagne européenne sur les questions écologiques ? Pourquoi la campagne est-elle apparue « sacrificielle », triste, dans son mot d’ordre central jusque dans les actions spectaculaires qu’il a essayé de faire ? Comme si le NPA en tant que « dispositif » ratait quelque chose.

Là où Europe-écologie a marqué des points c’est dans la capacité d’invention : ils se sont fait plaisir dans cette campagne et le plaisir est contagieux !

C’est la question de la « connaissance pratique » de ce qu’est le capitalisme qui me semble en cause. A partir de la question de l’exploitation, le NPA « ajoute » toutes les autres questions : l’écologie, le féminisme, l’antiracisme, etc.

Mais ça n’accroche pas : la question de l’exploitation « mange » toutes les autres. Je ferai donc une proposition expérimentable :

Ce qu’il me semble devoir être la leçon de tout ce qu’on pourrait avoir appris avec l’altermondialisme et l’écologie c’est que le capitalisme est un système de destruction. Et c’est la lutte contre les « destructions du capitalisme » qui fait l’unité de toutes les « causes » que le NPA épouse.

Mais mettre au centre cette affaire de destruction, ce n’est pas faire une théorie (même au sens faible). Ce n’est pas donner une nouvelle définition du capitalisme, c’est seulement, empiriquement, en donner les caractéristiques qui justifient le combat à mort contre lui. En ce sens, ce n’est pas d’une « théorie de la révolution » dont il me semble avoir besoin (qui lui serait fournie par un collectif d’intellectuels ou par un dirigeant nouveau Lénine ?) mais d’une bonne manière d’agripper le capitalisme par les aspects où lui-même nous agrippe.

Philippe

*

___________ Cher Philippe,

A mes yeux il n’est pas contradictoire de dire que je suis contre la vision d’un parti d’avant-garde et de parler d’une théorie qui devrait servir au parti de guide pour l’action. Il s’agit en effet d’un guide pour l’action du parti… pas pour l’action des masses. Évidemment, les deux domaines se recoupent, mais ils sont malgré tout distincts. Le parti ne pourra jamais « conduire l’action des masses » : faites ceci, puis ensuite faites cela, etc. Les travailleurs feront la révolution (ou pas), selon des chemins qu’ils inventeront. Il n’en demeure pas moins qu’à mon avis le parti a un rôle spécifique à jouer (sur lequel je suis revenu dans ma dernière lettre) : remodeler le champ politique, présenter et défendre un programme, tisser des alliances (de parti à parti), être candidat à l’exercice du pouvoir. Je crois qu’il est difficile de remplir ces fonctions sans essayer de se faire une idée (même vague) de la révolution à venir, dans ses grands traits. « A quoi faut-il s’attendre ? » est la question qui est inévitablement posée. Un parti révolutionnaire tente, tout aussi inévitablement, d’y répondre, même si c’est pour changer complètement de réponse en cours de route. Appelons cette réponse « une théorie », ou tout autrement si cela te chante. Tu es manifestement très opposé à l’usage de ce mot, mais dans un groupement d’individus qui s’organisent pour donner des réponses politiques au besoin de révolution, une certaine vision de la révolution doit inévitablement avoir cours, qu’elle soit élaborée ou qu’elle s’installe « par défaut ». Une démarche « expérimentaliste » peut parfaitement contribuer à l’élaboration de cette réponse. Oui, effectivement, il faut tester les conséquences des actions et propositions ; il faut tenir compte de ce qui s’est passé dans l’histoire, de ce que nous avons appris ; il faut chercher une (ou des) nouvelles manières de penser collectivement. Là dessus, il y a accord. Le seul point sur lequel j’insiste, c’est qu’il faudra nécessairement donner à tout ça un caractère cohérent, c’est-à-dire avoir une (ou des) réponses qui ne s’en tiennent pas à la seule addition de la diversité des expériences.

Je me suis probablement mal expliqué en ce qui concerne les thèses d’avril. J’essaye de clarifier les choses en quelques lignes. L’élaboration théorique (hé oui) de Lénine sur : « à quelle révolution faut-il s’attendre ? » en Russie se trouve dans sa brochure de 1905 Deux tactiques de la social-démocratie dans la révolution démocratique. Lénine s’y situe nettement dans une logique étapiste, distinguant révolution démocratique bourgeoise et révolution socialiste, appelées à se succéder. Mais, pour lui - point crucial - la bourgeoisie russe est incapable de mener à bien sa propre révolution. Seule le peut l’alliance du prolétariat et de la paysannerie, sous la direction du premier (la «dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie »). La position de Lénine est donc ambiguë, éloignée de celle de Trotski par sa logique étapiste, mais proche en ce qu’elle place le prolétariat à la tête de la révolution démocratique bourgeoise. Malgré son caractère contradictoire, cette brochure demeurera « le guide pour l’action » (!) du POSDR, puis des bolchéviks jusqu’aux thèses d’avril. Celles-ci rompent avec l’ambiguïté, en expliquant qu’il faut passer tout de suite à l’insurrection (donc au socialisme). D’où d’ailleurs l’opposition des « vieux bolchos », éduqués dans l’esprit de la brochure de 1905. Cette petite histoire : 1) confirme ton propos, puisqu’elle montre qu’une élaboration théorique se plante nécessairement 2) mais confirme aussi le mien, puisqu’elle montre que l’élaboration préalable a quand même permis de voir, le moment venu, ce qui n’allait pas et d’opérer la rectification (c’est pourquoi, dans ma dernière lettre, je parle des thèses d’avril à la fois comme confirmation de la stratégie révolutionnaire et comme démenti total de celle-ci).

Je termine en te disant que j’ai le sentiment que nos positions sont bien plus proches qu’il n’y paraît. C’est l’impression que me donnent les précisions apportées de part et d’autre. Une part du malentendu est une querelle de mots et on arriverait sans doute à mieux s’entendre si on effaçait le mot « théorie » de notre vocabulaire commun. Manifestement, tu situes très haut le contenu de ce mot, ce qui n’est pas mon cas (par exemple, tu parles à deux reprises de ce qui « mérite le nom de théorie »).

Amitiés

Isaac

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__________Cher Isaac,

Je ne comprends pas comment tu peux dire en même temps que tu es « contre la vision d’un parti d’avant-garde » et parler dune « théorie qui devrait servir au parti de guide pour l’action ». Cela me semble contradictoire…

Le risque d’une théorie c’est qu’elle n’est généralement pas un très bon guide pour l’action car elle est toujours trop abstraite ou trop générale. Elle ne devient plus concrète que lorsqu’elle « suit » l’action plus qu’elle ne la précède. Or, nous sommes aujourd’hui, en quelque sorte, avant l’action. Nous n’aurons donc jamais les moyens d’en faire la théorie avant coup ! Le croire serait quasiment manquer de matérialisme et même tomber dans l’idéalisme….

Tu ne peux pas mettre sur le même pied la théorie de la révolution permanente qui mérite le nom de théorie mais pêche par généralité et les Thèses d’avril qui ne sont pas du tout une théorie, mais un corps de propositions immédiates qui peuvent être évaluées, testées à leurs conséquences (et aux conséquences qu’auraient les autres politiques, ce que ne manque pas de faire Lénine). Lénine est certainement plus pragmatiste que Trotski.

J’essaie d’imaginer ce que pourrait être une démarche « expérimentaliste » pour le parti ce qui voudrait dire qu’il ne cherche pas à agir en fonction d’une « théorie » mais en testant les conséquences de ses actions et propositions. Évidemment dans cet expérimentalisme il y a ce qui s’est passé dans l’histoire, ce que nous avons appris, mais l’erreur me semble de vouloir en faire une « théorie ». Il n’y aura, à mon avis, jamais « matière » pour faire cela… Et je pense que l’on peut en faire son deuil sans le vivre comme une catastrophe, mais comme l’occasion d’une nouvelle manière de penser collectivement (pas pour élaborer une théorie).

Tu dis qu’il faut s’interroger sur : à quelle révolution faut-il se préparer ?

« Qui » doit s’interroger ? Et comment ? Je ne crois pas que l’on trouvera une réponse à cette question qui mériterait le nom de « théorie ». Cela ne veut pas dire que l’on ne peut pas apprendre, que l’on ne peut pas faire des expériences collectives qui nous rendent plus intelligents, toujours avec d’autres.

Bien à toi

Philippe

*

___________ Cher Philippe,

Si j’avais les réponses aux questions que je pose, ça se saurait ! Donc, pas d’illusions, je suis dans la panade, comme tout le monde, et j’essaye, avec toi, de trouver les bonnes questions plutôt que les bonnes réponses. Notre débat devrait donc se poursuivre, c’est clair. Pour le moment, juste quelques réflexions, en passant.

A mes yeux, la bonne question n’est pas : comment faire la révolution ? En effet, je me tiens sur les positions de Marx et d’Engels, pour qui l’émancipation des travailleurs devait être l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Rien ni personne ne peut s’y substituer. Je suis (j’ai toujours été) contre la vision avant-gardiste du parti, contre celle du parti « dirigeant » la révolution. La révolution aura lieu ou pas, mais si elle a lieu, elle suivra des chemins inattendus, même s’il est et sera toujours utile d’émettre des hypothèses à ce sujet.

Mais s’interroger sur : comment faire la révolution ? n’est pas la même chose que se demander : à quelle révolution faut-il se préparer ? Nous ne savons répondre ni à l’une ni à l’autre des questions, mais autant il est inutile d’essayer de répondre à la première, autant il peut être utile (indispensable, même ?) d’essayer de répondre à la seconde. Dans ce dernier cas de figure, nous sommes sur le terrain de la stratégie révolutionnaire, sur le terrain d’une théorie qui devrait servir au parti de guide pour l’action. En effet, un des rôles essentiels du (ou des) partis révolutionnaires est celui visant à remodeler le champ politique dans un sens favorable aux intérêts des travailleurs, à présenter et défendre un programme, à tisser des alliances, à être (dans telles ou telles conditions) candidat à l’exercice du pouvoir. Bien sûr, les masses aussi font de la politique, surtout dans une période de montée révolutionnaire. Mais, même si elles s’organisent, elles ne peuvent pas être elles-mêmes, sans aucun intermédiaire, candidates à l’exercice direct du pouvoir. Tel est le rôle du (ou des) partis et pour cela ils ont besoin de la boussole qu’est la stratégie révolutionnaire. Oui, bien sûr, en élaborant celle-ci, ils ont de grandes chances de se tromper, mais même cette façon de se tromper est utile, car elle pourra peut-être permettre, le moment venu, de décrypter plus rapidement l’inattendu.

Prenons l’exemple de la révolution russe, considérée par les trotskistes comme le type même de la révolution « dirigée » par un parti. Les bolcheviks n’ont pas décrété le démarrage de la révolution (en février), n’en ont pas fixé les péripéties, n’ont pas ordonnancé la formation des soviets, se sont avérés incapables d’empêcher telle ou telle action des masses qu’ils considéraient comme « aventuriste », ont été sauvés in extremis par le « coup » raté mais totalement non prévu de Kornilov, etc. L’action des bolcheviks a consisté par contre à défendre un programme, lancer des mots d’ordre de pouvoir (« tout le pouvoir aux soviets »), dessiner un terrain d’alliances (avec les socialistes-révolutionnaires, par exemple) et finalement à s’emparer du pouvoir après avoir été ouvertement candidats à son exercice. Pour cela, ils avaient besoin d’un guide pour l’action, d’une boussole, d’une stratégie révolutionnaire, qui les a aidés à ne pas être totalement surpris par les événements. Tel a été le rôle de la « révolution permanente » pour Trotski, de la « dictature démocratique du prolétariat et de la paysannerie » pour Lénine. Les « thèses d’avril » étaient l’actualisation de ces visées stratégiques, confrontées à la réalité russe du moment, à la fois confirmation de la stratégie révolutionnaire et démenti total de celle-ci.

C’est vrai, les visées stratégiques sont faites pour être rejetées par la réalité, comme la mère juive l’a brillamment montré. Mais ces visées peuvent être telles qu’elles aident, le moment venu, à comprendre l’imprévisible quand il se présente. Tu poses la question des conditions d’élaboration de cette stratégie. Que te répondre, sinon qu’il faut se situer dans l’articulation entre d’une part, la créativité du mouvement de masse et, d’autre part, la réflexion, non d’un cénacle d’intellectuels, mais d’organisations (dont le NPA) constituées en intellectuels collectifs. Alors, ça y est, tu me tiens !?!

Amitiés

Isaac

*

___________ Cher Philippe,

J’ai bien reçu l’envoi du texte de Francis Sitel et ta réponse, et ne réagis qu’avec retard, étant pris par ailleurs. J’ai un grand accord avec ta réponse. Je voudrais insister sur tel ou tel point.

Sur la question des alliances, toute la difficulté tient dans la réponse à la question posée par Sitel : comment disputer au Parti socialiste l’hégémonie sur la gauche au profit d’une politique de transformation sociale ? Question à laquelle il lui semble qu’il n’y a qu’une réponse.

Sur un ton moqueur, Sitel nous dit : « Si, comme le fit hier la direction majoritaire de la LCR, et aujourd’hui celle du NPA, on répète ad nauseam que rien ne pourra changer ni du côté du PC, ni du côté de la gauche du PS, ni des autres forces alternatives, parce que tous sont condamnés (de leur propre mouvement et à cause de leurs alliances répétées avec le PS) à rallier la social-démocratie, il n’existe en effet pas d’autre perspective que… le NPA ! ». Partir de l’idée : « rien ne pourra changer » est évidemment une idée fausse ; c’est en tous les cas une idée qui ne nous fait pas beaucoup avancer. Mais, en sens inverse, baser tout son comportement politique sur le pari que cela changera –que cela doit changer - l’est tout autant. Sans faire des plans sur la comète, la bonne attitude consiste à avancer ses pions en tenant le plus grand compte du positionnement actuel des différentes forces et de ce que ce positionnement laisse prévoir pour l’avenir.

A vrai dire, n’ayant pas suivi dans le détail les positions de « Unir », puis de la Gauche unitaire, je suis frappé par l’attitude que révèle le texte de Sitel, celle d’une subordination, d’une façon de se situer dans le sillage de la gauche traditionnelle, une sorte « d’entrisme » extérieur, où l’entrisme a perdu sa dimension organisationnelle (travailler dans les organisations traditionnelles « de la classe ») pour conserver sa dimension politique (travailler surtout en direction des organisations traditionnelles « de la classe »).

On pourrait l’illustrer de diverses manières. L’une des premières est la suivante. Sitel dénonce dès le début de son texte le reproche qui leur est fait de faire de la politique du front unique ouvrier une tactique de construction du parti. La démarche serait en effet assez incongrue, et pourtant Sitel la conforte dans différents passages de son texte. Par exemple quand il dit (souligné par moi en italiques): « Cette volonté d’œuvrer en faveur d’un front politique était précédemment celle adoptée majoritairement par la LCR, avec la compréhension qu’un tel front dès lors qu’il se constituerait agirait, s’enracinerait dans les profondeurs du mouvement ouvrier, serait un creuset pour un nouveau parti ».

Autre illustration, quand Sitel dit : « Au terme de la lecture, une question nous paraît pouvoir être posée à Philippe Pignarre : ce NPA tel qu’il le veut, est-ce un parti ? Sans entretenir un fétichisme du parti modèle léniniste et tout en étant disponible pour bien des innovations, il nous semble que la notion même de parti implique un programme (qui lui-même est un concentré d’histoire, d’éléments théoriques et idéologiques, de stratégie…). Un programme qui permet que, toutes ruptures assumées, la volonté de proposer une orientation nouvelle ne se place pas en extériorité par rapport au mouvement ouvrier, ses débats et ses contradictions ». La question du programme n’est pas ici posée sous l’angle de la stratégie révolutionnaire, outil dont un parti révolutionnaire devrait chercher à se doter, mais immédiatement sous celui des rapports avec les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier : le grand danger découlant de l’absence de programme n’est pas tant de voir un parti révolutionnaire dépourvu de boussole que de le voir « se placer en extériorité par rapport au mouvement ouvrier » traditionnel.

Tu as entièrement raison en ciblant la question du passage plus ou moins insensible « de l’unité de la gauche de la gauche » à celle « de l’unité de toute la gauche » comme un risque majeur de la démarche de la Gauche unitaire. Cette question était déjà cruciale avant la crise économique actuelle, elle l’est à mes yeux bien plus maintenant que cette crise est là, et qu’elle apparaît, qu’on le veuille ou pas, comme un révélateur, une pierre de touche. J’ai déjà exposé mes vues sur la question à quelques copains, je me permets de les résumer dans les quelques lignes qui suivent, parce qu’il se trouve qu’elles recoupent les éléments du débat en cours avec Sitel.

Le déroulement de la crise jusqu’à présent montre de la part de l’establishment (et malgré les risques extrêmes encourus) un degré d’adhésion farouche au modèle actuel, jusque dans ses détails, une adhésion à un niveau bien plus élevé que celui que nous avions pu imaginer. Pas question de toucher au pouvoir actionnarial, à la « valeur pour l’actionnaire », à l’inégalité croissante dans la distribution des revenus, à la mondialisation, à la mise en concurrence universelle des forces de travail, à la financiarisation. Il y a un camp de la pensée unique, qui défend, non seulement l’économie de marché, mais également, de façon beaucoup plus précise, le cadre de la mondialisation libérale (l’un ne se réduit pourtant pas à l’autre, loin de là). Le PS aurait pu profiter de la crise pour reconquérir quelque indépendance. Il n’en a rien été, il s’inscrit décidément dans ce camp de la pensée unique qui est celui de l’aire de gouvernement. Il ne s’est pas seulement converti (comme il le dit lui-même) à l’économie de marché, mais au modèle néolibéral, ce qui est bien autre chose.

Or, le régime présidentiel, le mode de scrutin, toute la mécanique institutionnelle va s’assurer que, même ceux qui pensent autrement, se contenteront de penser, mais, quand il s’agira d’agir, le feront en conformité avec la pensée unique. Une mécanique bien huilée fait en sorte de rabattre vers ce camp de la pensée unique toutes les forces qui ont une quelconque ambition gouvernementale : du Parti de gauche au PC, du PC au PS, du PS à la pensée unique.

La situation est donc complètement différente de celle qu’a pu connaître le mouvement ouvrier dans le passé. Nous ne pouvons pas poser la question des rapports avec les autres forces principalement en termes de programme. Dans le champ politique français (et sans doute européen), ce n’est pas « qui se ressemble s’assemble », mais « dis-moi avec qui tu t’allies, je te dirai qui tu es ». Nous pouvons passer un accord sur un programme super radical avec le front de gauche, il comptera pour pas grand-chose à partir du moment où une alliance sera passée avec le PS. Comme c’est déjà le cas pour le PC, notre position dans le champ politique sera donnée par nos alliances et non par notre programme. C’est la raison essentielle pour laquelle la recomposition est bloquée à la gauche de la gauche.

Isaac