| L’introuvable NPA de Philippe Pignarre
(A propos du livre Etre anticapitaliste aujourd’hui. Les défis du NPA. Philippe Pignarre. La Découverte)
Francis Sitel
Parmi les nombreux livres consacrés au NPA et à Olivier Besancenot – dont beaucoup relèvent de l’approche journalistique ou de l’autojustification –, celui-ci est différent.
A titre personnel Philippe Pignarre présente quelques spécificités. D’abord une connaissance à la fois approfondie et distanciée de la LCR, dont, au cours de la période allant de 1971 à la fin des années 1980, il fut militant, permanent, et membre de son Bureau politique, puis avec laquelle il a pris ses distances (1). Ensuite il est en situation d’empathie avec le nouveau parti et son acte de rupture avec ce que fut la LCR. Enfin, et c’est là la principale originalité du livre, il affiche l’ambition de fixer un projet politique à ce nouveau parti.
La conjonction de ces trois éléments conduit à ce que cet ouvrage, s’il est lu sérieusement, devrait fâcher beaucoup de monde.
A commencer par nous, le courant « Unir » de l’ex-LCR.
« Unir » malmené
P. Pignarre reconnaît au courant « Unir » sa continuité avec ce que fut la LCR au sein de la gauche et du mouvement ouvrier, essentiellement par rapport à la politique de front unique. Mais c’est pour lui imputer une faute tactique et un choix stratégique erroné.
La première serait pour la tendance minoritaire d’avoir maintenu une posture oppositionnelle : « Quand la majorité de la LCR a décidé de se lancer dans l’aventure du NPA, elle s’est trouvée doublée sur sa gauche et est restée dans une posture oppositionnelle » (p 45). Et celle-ci renverrait au choix stratégique de la perspective d’un « parti de front unique » : « On pourrait accuser la tendance minoritaire de faire de la politique de front unique ouvrier une tactique de construction du parti » (p 52). L’auteur reprend à son compte une de ces formules à l’emporte pièce, dont les initiés reconnaîtront aisément la griffe, qui permet de payer une petite habileté pratique d’une grosse entourloupe théorique.
Disons qu’il s’agit là d’une fable : la nécessité du front unique renvoie à l’existence durable de différents partis de la classe, donc un « parti de front unique » est soit une monstruosité théorique, soit une facilité pour désigner d’autres réalités (un « parti organique » de la classe, ou un Parti socialiste visant à être le « parti de toute la gauche » en laissant une place minoritaire à des courants radicaux). En tout état de cause la visée stratégique défendue par « Unir » était évidemment autre : comment, face à la social-démocratie et au social-libéralisme, affirmer une alternative politique antilibérale et anticapitaliste, donc comment disputer au Parti socialiste l’hégémonie sur la gauche au profit d’une politique de transformation sociale ?
Si, comme le fit hier la direction majoritaire de la LCR, et aujourd’hui celle du NPA, on répète ad nauseam que rien ne pourra changer ni du côté du PC, ni du côté de la gauche du PS, ni des autres forces alternatives, parce que tous sont condamnés (de leur propre mouvement et à cause de leurs alliances répétées avec le PS) à rallier la social-démocratie, il n’existe en effet pas d’autre perspective que… le NPA !
Telle n’était pas la compréhension des militants issus d’ « Unir » qui avec d’autres ont milité lors du congrès du NPA pour que, lors des européennes, ce dernier s’inscrive dans l’alliance électorale proposée par le Front de gauche, c’est-à-dire une formule politique apte à changer les rapports de force à gauche. Nous avons aujourd’hui sous les yeux les réalités électorales qui permettent de comprendre ce qui était possible, et qui a été empêché par le choix du NPA de faire cavalier seul.
Cette volonté d’œuvrer en faveur d’un front politique était précédemment celle adoptée majoritairement par la LCR, avec la compréhension qu’un tel front dès lors qu’il se constituerait agirait, s’enracinerait dans les profondeurs du mouvement ouvrier, serait un creuset pour un nouveau parti. Mais il ne pouvait s’agir que d’un processus long, complexe, impliquant sur la base de l’expérience et du débat des décantations et des ruptures, avec le passé des uns et des autres, avec les pesanteurs d’appareils, et par l’invention d’une nouvelle articulation entre le social et le politique.
Et cela y compris pour la LCR qui devait assumer une logique de dépassement, au sens dialectique du terme, car de continuité avec ses acquis, le capital politique et militant qui était le sien, et de rupture par l’acceptation de s’inscrire comme composante d’un parti large et pluraliste rassemblant des traditions différentes.
Cette logique est celle dont sont porteuses des expériences diverses, telles celle du Bloc de gauche portugais, de l’Alliance Rouge et Verte danoise ou de Die Linke en Allemagne, que P. Pignarre caractérise d’ « expériences réussies » (p 39), et qui en effet, dans des voies différentes, renvoient à une même volonté de constituer un fort pôle de gauche représentant une alternative à la social-démocratie et à sa dérive droitière.
Majoritairement le NPA a refusé cette perspective qui lui était proposée. P. Pignarre juge ce choix judicieux : « Dans l’état actuel des rapports de forces, écrit-il, il vaut certainement mieux du point de vue de l’avenir du NPA qu’il en fasse trop que pas assez : on comprend ainsi qu’il refuse la constitution de listes communes aux élections européennes de juin 2009 avec des dirigeants du PCF ou du Parti de Gauche qui seraient ainsi élus pour, quelques mois plus tard, au moment des élections régionales, se précipiter dans le giron du PS afin de ne pas perdre les élus gagnés précédemment. Ce choix peut paraître sectaire à court terme et il est possible qu’il lui fasse perdre des voix. Mais il garantit l’avenir de la place politique du NPA ainsi que sa liberté » (p 50-51). Mais ce faisant il passe sous silence le fait que la direction a imposé son choix en recourant au double langage : non pas en revendiquant la nécessité d’affirmer le NPA dan sa radicale nouveauté, mais en affichant une volonté de réaliser une unité qui, pour être durable, devait répondre à des conditions qui la rendait impossible. Scénario peu glorieux qui répétait celui déjà appliqué lors de la préparation de la présidentielle de 2007.
On peut aisément admettre que lorsque l’Université d’été de 2007 a servi de rampe de lancement au projet NPA, le courant « Unir » a été quelque peu troublé. Après des années et des années où il s’était vu répliquer que toute initiative visant à une recomposition politique supposait réunis deux facteurs - un radical changement de situation et l’existence de partenaires substantiels -, voici que ni l’un ni l’autre n’était plus nécessaire : la notoriété acquise par Olivier Besancenot autorisait d’aller à marche forcée vers la dissolution de la LCR pour fonder le NPA !
Débordé ? Peut-être. Mais invité à approuver, certainement pas ! Au demeurant P. Pignarre définit bien la divergence centrale telle que soulevée dans une tribune de la plate-forme B pour le congrès (« Quel message de la LCR ? », Rouge, 2280, 25 décembre 2008) : « Ce texte sous-entendait que le NPA ne pouvait pas être créé à la seule initiative de la LCR ». Disons, plus exactement à cette date, dès lors que le NPA allait être créé à la seule initiative de la LCR, qu’il ne devait pas se définir comme un aboutissement, une fin en soi, mais comme une médiation, un moyen pour s’adresser à d’autres courants et viser à construire un réel nouveau parti, pluraliste… Ce que P. Pignarre à un autre endroit formule fort bien : « [la tendance minoritaire] considère que le NPA n’a fait que la moitié du chemin et qu’il faudrait regrouper des courants issus de la crise du PS et du PC » (p 45).
L’innovation, certes radicale, était en effet de dénoncer toute perspective de recomposition, de décréter qu’on pouvait en finir avec la LCR et créer, par en bas, sans pluralisme, avec les anonymes « héros du quotidien », un nouveau parti défini comme anticapitaliste.
C’était la rupture, immédiatement effective, avec tout ce qui avait été au cœur de la LCR, son activité, ses réflexions, ses débats, la vigilance à l’égard du PS, l’attention passionnée pour le PC (2)… Notre auteur le constate, mais juge que c’était nécessaire parce qu’il intègre ce qui paraît être le postulat de base de toute cette nouvelle démarche : la nécessité, pour rompre de manière évidente avec le PS, de rompre avec la référence à la gauche. Il écrit : « Mais ce qui va faire la cohérence du projet de NPA, c’est que ce désintérêt relatif pour ce qui se passe dans le PCF et le PS correspond aussi à une orientation politique fondatrice : écarter toute idée d’alliance gouvernementale avec le PS » (p 55).
On ne saurait sous-estimer les questions fondamentales ainsi posées, puisqu’il s’est agi pour la LCR d’adopter un positionnement radicalement nouveau par rapport au mouvement ouvrier. P. Pignarre croit qu’elles ont été discutées (« Cette question, écrit-il, a été ouvertement discutée dans la LCR au moment de la décision de se lancer dans l’aventure du NPA » (p 27)). Cela ne nous paraît pas exact, car on ne peut appeler discussion quelques échanges polémiques à coups de formules simplistes (par exemple « reconstruction contre recomposition », ou « changer de gauche contre changer la gauche »…) : ce brutal virage nous semble avoir été adopté empiriquement et imposé sans réel débat.
Au demeurant, notre auteur, pour poursuivre sa propre réflexion, en vient à évoquer ce qu’il qualifie d’intuitions… Celles-ci invitent d’autres interlocuteurs qu’ « Unir ».
Intuitions, vous avez dit intuitions ?
La première est qu’il s’agirait par rapport à la LCR d’inaugurer une nouvelle histoire, très différente de celle de la gauche, afin de correspondre à une rupture de génération (« Mais il y a maintenant une nouvelle génération qui vient à la politique avec Olivier Besancenot ou Pierre-François Grond », p 29) : « Il ne s’agissait plus de raisonner par rapport à « la gauche » et à ses décompositions réelles ou supposées mais par rapport à l’arrivée d’une nouvelle génération finalement peu concernée par « la gauche » mais très active dans son opposition au « système » dans son ensemble : de la répression à la précarité » (p 51). Plus loin (p 54), le fait qu’à la différence des autres partis le NPA draine un public jeune est commenté en ces termes : « Cela suffit à justifier le choix qui a été fait ».
Que le saut de la LCR au NPA obéisse à un changement de génération, on en conviendra aisément. Autre chose, selon nous, est l’adhésion au mythe d’une jeunesse salvatrice (3), qui par elle-même légitimerait ce que l’auteur caractérise comme une « prise du pouvoir » : « Quand la « génération de Besancenot » a pris le pouvoir dans la LCR à la fin des années 1980, celle-ci n’était pas en très bon état » (p 135). Qu’on nous autorise à considérer comme reconstruite, sinon fallacieuse, l’idée d’une LCR à terre, qu’un élan de jeunesse aurait arrachée au renoncement ! (4).
Reste que le relèvement en question aurait supposé ne rien maintenir du passé (« D’où l’engagement de la LCR à se dissoudre la veille de la constitution du NPA sans se maintenir sous aucune forme et de se lancer dans la construction d’un nouveau parti sans restrictions où tous les militants se retrouveront à égalité » (p 54))… Adieu donc front unique, IVe Internationale, trotskisme ! On constate au passage que le travail de masse – en particulier l’intervention syndicale, mais également sur les thèmes de radicalisation comme le féminisme, l’homosexualité, l’écologie…- n’entre pas dans le champ de vision ici présenté.
D’où un problème qui est de savoir quel fondement programmatique nouveau est venu occuper ce vide. A quoi P. Pignarre dispose d’une réponse nette : l’altermondialisme. Notion où il lit un véritable basculement. Empruntant à Jacques Rancière l’alternative « Peut-on penser la ligne de partage à partir de la désignation de l’ennemi ? Il y a ici deux possibilités : soit on part d’une puissance contre laquelle on se bat, soit on se bat au nom d’une puissance commune, d’une capacité commune », il considère que « l’altermondialisme nous a largement fait basculer de la première possibilité vers la deuxième » (p 89).
Il nous semble entendre, en réaction à une telle valorisation de l’altermondialisme, quelques cris d’orfraie de nombre de courants et sensibilités qui ont joué et jouent un rôle important dans le projet NPA. Ils ne sauraient ébranler l’assurance de l’analyste. Quant à nous, des problèmes plus substantiels nous semblent posés avec le projet que P. Pignarre propose au NPA. On pourrait les résumer en un slogan : « Encore un effort, camarades, pour devenir de vrais nouveaux anticapitalistes ! ».
Un projet pour le NPA
De quoi s’agit-il ?
De vouloir du vraiment nouveau, donc non seulement d’écarter toute idée de maintien d’une fraction dans la nouvelle organisation (p 110), mais de diffuser les antidotes aptes à combattre la menace du retour du vieux : « Mon hypothèse est que le changement sera extrêmement difficile à réussir et que l’on a besoin d’une sorte de contrepoison pour que le nouveau parti soit qualitativement différent de l’ancien » (p 111).
Perspective qui implique d’assumer la distinction que propose P. Pignarre entre anticapitalistes et révolutionnaires. La LCR était révolutionnaire, même si elle était dépourvue d’une stratégie révolutionnaire. Donc, au sein du NPA, les militants issu de la LCR peuvent se définir comme révolutionnaires, et doivent accepter la cohabitation avec ces autres militants que sont les anticapitalistes, qui viennent au NPA sur la base de leurs activités politiques de caractère nouveau. Pour ces derniers la visée n’est pas le pouvoir. Mais par leur militantisme ils imposent du pouvoir. On retrouve ici des thèmes chers à Philippe Pignarre qu’il a exposés par ailleurs, et qu’il projette à présent sur le NPA, distinguant ceux qui, au regard du pouvoir, le définissent comme le point où ils ambitionnent d’arriver (les révolutionnaires), de ceux qui en font le point de départ de leur contestation militante (les anticapitalistes).
P. Pignarre, à juste titre, considère que son opposition entre révolutionnaire et anticapitaliste n’est pas superposable à celle, classique, entre révolutionnaire et réformiste (p 118). Ainsi le Parti de Gauche lui paraît « plus éloigné d’une démarche anticapitaliste que d’une stratégie révolutionnaire », du fait qu’ « il se définit principalement par rapport à l’Etat et même par rapport à ses institutions devant lesquelles il ne peut manquer de se prosterner au nom de la République et de la citoyenneté qui restent son horizon abstrait indépassable » (p 118). Ledit Parti de Gauche trouvera peut-être consolation de ce sévère verdict dans la remarque que, au nom de la même compréhension, le Comité invisible, à « l’autre bout du spectre politique », se voit également reproché de « se définir aussi par son ennemi (l’Etat plus que le capitalisme) » ! Pour notre auteur, l’opposition pertinente est entre deux conceptions de la politique : « On voit bien comment s’opposent deux manières de concevoir la politique : soit à travers des expérimentations et des apprentissages qui les accompagnent (ce qui suppose aussi une manière de les préparer, de les mettre en œuvre, de les faire connaître, d’en garder la mémoire, de les raconter etc.), soit à travers la « prise de conscience » et la pédagogie. Cette prise de conscience se résume à une chose assez monotone et répétitive : tant que le capitalisme n’a pas été renversé, aucune expérience anticapitaliste un peu poussée n’est vraiment possible. Elle est même dangereuse car porteuse d’illusions » (p 122).
Craignons que cette construction analytique, pour brillante qu’elle soit, convainque peu au sein du NPA. D’autant que tout à l’originalité de son propos, P. Pignarre ne ménage pas les avertissements et mises en garde en direction du NPA réellement existant. Il n’hésite pas ce faisant à porter le fer sur des points sensibles. Ainsi de la critique de l’absolutisation de la révérence au « tous ensemble » et la référence permanente à la grève générale. « La lutte pour le « tous ensemble » (en particulier quand il s’identifie à la grève générale) peut devenir une machine à dévorer tout ce qui l’entoure avec le risque de marginaliser inexorablement toutes les expériences qui échappent à son Meccano » (p 107). « L’appel à la grève générale peut être la bonne perspective à un moment précis, il ne peut pas être l’identité du NPA. Si c’était le cas, la grève générale ne serait plus un objectif d’action valable à un moment précis mais se transformerait en une référence pour des opérations de pédagogie valables de tout temps » (p 139). Et à propos d’une possible fabrication exclusive de la politique par le seul truchement du « tous ensemble » : « Cette stratégie peut même être un facteur de stérilisation quand la perspective de ce « tous ensemble » s’éloigne. Le risque est alors d’appeler de manière rituelle au « tous ensemble » avec le seul objectif de dénoncer les directions syndicales et politiques qui n’en veulent pas. Dans ce cas précis, une politique de dénonciation n’est pas très fructueuse : elle signe même l’échec de toute possibilité d’action et le retrait sur une position propagandiste sectaire. C’est l’expérience qui a été celle de petits groupes trotskistes dans le passé » ( p. 104).
De telles remarques renvoient à la question délicate de l’articulation entre travail syndical et travail politique. Mais l’approche de P. Pignarre est suffisamment originale pour lui permettre dans le même temps de saluer positivement la manière dont celle-ci est posée au sein du NPA : « Je crois qu’on est là au cœur de ce qui fait l’identité du NPA : une articulation particulière entre travail politique et travail syndical ou revendicatif qui n’est absolument pas présente dans les partis traditionnels de gauche » (p99).
Au terme de la lecture, une question nous paraît pouvoir être posée à Philippe Pignarre : ce NPA tel qu’il le veut, est-ce un parti ? Sans entretenir un fétichisme du parti modèle léniniste et tout en étant disponible pour bien des innovations, il nous semble que la notion même de parti implique un programme (qui lui-même est un concentré d’histoire, d’éléments théoriques et idéologiques, de stratégie…). Un programme qui permet que, toutes ruptures assumées, la volonté de proposer une orientation nouvelle ne se place pas en extériorité par rapport au mouvement ouvrier, ses débats et ses contradictions.
Un parti c’est aussi un collectif humain qui, pour tenir et agir, est appelé à se donner ce qu’on nomme habituellement une direction. A preuve : le NPA s’est bien doté d’une direction. Mais dès lors que les autres dimensions évoquées ici ne sont pas réellement assumées collectivement et de manière consciente, le risque existe d’une direction constituée sous forme d’une fraction plus ou moins occulte. Il nous semble que notre auteur est suffisamment perspicace pour pointer le problème dans un passage précédant la conclusion du livre, où usant d’un nous quelque peu énigmatique, il explique : « C’est finalement le risque que nous devons assumer : nous n’avons pas à reprendre la définition que les militants et dirigeants de la LCR donneraient d’eux-mêmes comme révolutionnaires – c’est-à-dire définis par un projet stratégique -, mais nous pouvons les définir comme ceux qui ont construit une organisation capable de se dissoudre et de faire le tournant du NPA, c’est-à-dire capable d’un fonctionnement démocratique, capable de ne pas subordonner son orientation à la lutte pour l’auto-préservation » (p142).
Le problème n’est-il pas qu’il existe quelques doutes quant au fonctionnement démocratique de ce parti, et à l’absence de tout souci d’auto-préservation d’une partie au moins de ce que fut la direction de l’ex-LCR (5) ?
Tout le monde comprendra combien ce point est décisif.
Quant à la question de savoir si le NPA voulu par Philippe Pignarre serait effectivement un parti, gageons que l’auteur la récusera comme non pertinente au regard de ce qu’il juge être l’instrument nécessaire à la politique qu’il estime possible dans le monde actuel.
N’empêche que le NPA, lui, s’il s’affiche nouveau et anticapitaliste, se veut très fortement être un parti.
Et un parti même dont nombre de ses militants et courants n’envisagent pas de rompre avec la tradition qui se revendique hautement du léninisme. N’est-ce pas préparer d’explosives contradictions ? A moins de penser que, faute d’un réel pluralisme, on cultivera l’éclectisme…
Bref, Philippe Pignarre prône un NPA idéal à ses yeux, mais dont on peut penser qu’il est fort éloigné du NPA réel.
Nous y voyons confirmation qu’un des atouts de ce NPA réel est de souvent opérer comme un miroir de Narcisse, qui sait renvoyer de lui l’image que chacun en attend !
(Juillet 2009)
Francis Sitel
Notes :
(1) : Cette longue prise de distance explique sans doute que l’auteur présente de la LCR certaines visions qui pour le moins mériteraient discussion, sinon franc désaccord. Ainsi le modèle léniniste de l’avant-garde se livrant à un activisme militant, à la différence de ce qu’il écrit, était obsolète de longue date au sein de la LCR. De même on ne partagera pas l’importance, excessive à nos yeux, donnée à l’impact de la révolution iranienne dans les évolutions politiques de la LCR. Inversement, on peut estimer qu’il relativise trop, lorsqu’il ne passe pas sous silence, le double choc sur les conceptions théoriques de la LCR de l’expérience mitterrandienne et de l’effondrement de l’URSS.
(2) : On notera que, comme pour d’autres anciens, l’exorcisme du passé peut générer d’étranges retours : « Pour tous les « anciens » qui avaient eu affaire à la violence des staliniens dans le passé, c’était un grand moment, au cours du congrès de fondation du NPA les 6, 7 et 8 janvier 2009, d’entendre le PCF demander, presque en suppliant, une alliance électorale pour les élections européennes ! » (p 29). Notons que ces supplications n’étaient pas audibles de tous, et surtout qu’elles démentiraient la thèse officielle qui veut qu’à la différence du Parti de Gauche le PCF était hostile à une alliance électorale avec le NPA !
(3) : De même que la caractérisation de cette jeune garde : « Les nouveaux militants hésitaient à se dire « trotskistes », ce qui n’était pas une coquetterie mais traduisait une expérience dans laquelle ce terme avait perdu sa pertinence. Ceux qui ont pris la direction de la LCR avant sa dissolution étaient des révolutionnaires sans théorie de la révolution. Ce qui ouvrait un espace important pour un anticapitalisme qui soit capable de s’inventer hors des chemins battus » (p 136).
(4) : Qu’on peut le lire comme une pâle répétition de cet autre mythe d’une JCR ayant arraché à la vieillerie une SFQI moribonde. Mais ce dernier jouissait du privilège de se revendiquer de Mai 68…
(5) : Dans un compte rendu très largement positif du livre de P. Pignarre, Sylvia Zappi souligne : « Fidèle à sa démonstration – le NPA est un nouvel objet politique plein d’avenir - M. Pignarre pèche cependant par une certaine naïveté : celle de croire que les militants de la Ligue, parce que minoritaires dans les instances, auraient pu laisser les rênes de leur organisation. Depuis trois mois, des voix se sont fait entendre pour dénoncer la « mainmise des anciens » sur les instances de direction » (Le Monde, 3 juillet 2009).
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Réponse à Francis Sitel
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Un parti n'est pas le fruit d'une « pure idée »
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Le principal objectif de mon petit livre sur le NPA est d'augmenter l'espace politique de tous ceux qui l'ont rejoints, ou souhaitent le faire, sans qu'ils aient été formés à la tradition révolutionnaire trotskyste, tous ceux que j'appelle les « anticapitalistes » ou « activistes ». Il ne s'agit donc pas de proposer une « stratégie » mais de mettre plutôt l'accent sur la nécessité d’inventer collectivement des manières de s'opposer au capitalisme en trouvant les prises efficaces, ce qui ne me semble pas une mince affaire car le capitalisme est comme une pieuvre. Il s'agit de montrer aussi comment certaines approches de la politique, certaines habitudes peuvent être devenus des poisons face à la nécessité de bien agripper aujourd'hui le capitalisme et l'État. Dans le même mouvement, j'essaie de faire réfléchir à la crise de ce qui a permis dans le passé (depuis la Seconde Guerre mondiale) aux révolutionnaires de se définir comme tel.
Toutes les tendances de l'ancienne LCR étaient d'accord pour dire « À nouvelle époque, nouveau parti, nouveau programme » mais personne n’est encore allé très loin dans la réflexion. J'ai donc essayé de prendre cette formule au sérieux en allant même un peu plus loin : le « nouveau programme » ne tombera pas du ciel, ni de l'esprit éclairé de quelques uns. C'est une œuvre à faire. Mais comment ? Pas seulement, me semble-t-il, en ayant de bonnes idées.
J'insiste beaucoup dans ce livre sur l'apport du pragmatisme, reprenant même pour la première fois le débat qui a opposé John Dewey à Léon Trotski. Cette dimension plus philosophique de mon livre n'a pour le moment été discuté par aucun de mes contradicteurs. Dommage, elle me semble incontournable. Les pragmatistes (Dewey ou James) ont prétendu que l'on pouvait trouver chez certains marxistes des restes d'idéalisme, une rupture incomplète avec Hegel et les promesses du matérialisme de Marx . Il est difficile de leur donner tort et la manière dont FS répond à mon livre m'en semble une nouvelle illustration. On pourrait résumer sa pensée en disant que pour lui, le parti est le résultat d'une « pure idée ».
Il y a bien une cohérence entre le départ du groupe Unir du NPA, la création de Gauche unitaire et ce reste d'idéalisme qui me semble structurer le texte de FS. Prenons les points un par un d’un point de vue « pragmatiste » :
- FS m'accuse d'avoir repris une fable : celle d'avoir fait du front unique une stratégie de construction du parti. Je n'accuse pas Unir ou la Gauche unitaire de vouloir constituer un « parti de front unique ». Je constate seulement qu'ils ont choisi de scissionner sur la question de l'unité. Il s'agit certes, à ce moment précis, de l'unité de la gauche de la gauche. Mais ils incluent le PCF dans cette gauche de la gauche. Cela ne me semble pas aller de soi : le PCF a-t-il jamais été une « aile gauche » dans les gouvernements d'union ou dans les exécutifs (régionaux, municipaux, etc.) qu'il cogère avec le PS ? Avoir été contre la constitution européenne suffit-il à caractériser le PCF ? Aujourd'hui, alors que des négociations sont engagées pour les élections européennes, Gauche unitaire n'accuse-t-elle pas le NPA d'essayer de diviser le Front de gauche ? Est-ce à dire que la question des alliances avec le PS au second tour (mais aussi au premier en ce qui concerne justement le PCF !) est sans importance puisque c'est sur cela que le NPA met l’accent et qui, donc, divise ? Si c'est le cas, alors la question de l'unité telle qu'elle a été posée (dans des termes que l'on aurait le droit de dire « abstraits ») par Unir puis par Gauche unitaire ne s'arrête pas à l'unité de la gauche de la gauche mais concerne bien l'union de toute la gauche. Le passage de l'un à l'autre me semble être le risque qui définit aujourd'hui Gauche unitaire : si rien ne doit venir troubler le Front de gauche qui s'est constitué pour les élections européennes, s'il faut passer son temps à le préserver comme un trésor inestimable, alors Gauche unitaire deviendra ce dont je ne l'avais pas encore accusé : un « parti de front unique » qui dans les circonstances actuelles aura beaucoup de mal à se distinguer du PCF. Curieusement, les dirigeants de Gauche unitaire reprennent les formulations politiques propres au PCF : par exemple celle de « gauche de transformation ». Manifestement, la question des alliances avec le PS était moins importante pour Unir (puis pour Gauche unitaire) que pour la majorité du NPA. Elle ne devait pas empêcher l'alliance pour les européennes. Jusqu'où ira Gauche unitaire dans cette appréciation ? Où fera-t-il passer la barre entre le « c'est important » et le « ce n'est pas important » ? A l'heure où j'écris ces lignes rien n'est encore joué.
- FS ne me semble pas tirer toutes les conséquences d'une de ses propositions : « Nous avons aujourd'hui sous les yeux les réalités électorales qui permettent de comprendre ce qui était possible, et qui été empêché par le choix du NPA de faire cavalier seul. » C'est, me semble-t-il, reconnaître que la sortie du NPA et la création de Gauche unitaire a été un échec : elle n'a rien empêché. En toute logique, une scission était justifiée si elle pouvait empêcher le NPA d'empêcher ! A moins de penser que l'on ne crée une organisation séparée que pour « témoigner » (ou « pour l'honneur »), que pour montrer ce qui aurait été possible si... et non pas pour peser réellement sur les choses. C'est ce que j'appelle la conception « pédagogique » de la politique (une anti-politique), principal obstacle à la construction d'un parti anticapitaliste.
- On pourra me répondre que Unir a quitté le NPA non pas parce que son orientation électorale était sectaire mais parce qu'il ne pouvait plus s'y exprimer. Le NPA serait un parti bureaucratique sans droit d'expression pour les minorités. Donc, le combat ne pouvait plus être mené que de l'extérieur. La scission était une fatalité. Il faudrait néanmoins que Gauche unitaire s’explique clairement sur un épisode fondateur. J'ai assisté au congrès comme invité et donc à une scène surréaliste : la direction du NPA a proposé aux membres d’Unir de créer une tendance s'ils voulaient être représentés à la proportionnelle dans la direction qui allait être élue. Dans ce cas les choses étaient simples : il y aurait eu un vote de tout le congrès pour savoir qui soutenait Unir ce qui aurait décidé du nombre de sièges à leur accorder. Les dirigeants d'Unir ont refusé de se constituer en tendance et par conséquent le vote qui en aurait découlé ! Mais ils ont, dans le même temps, demander à désigner des représentants en fonction du nombre de voix que leur proposition unitaire avait reçue ! Imaginons l'imbroglio, si chacun, en fin de congrès, pouvait se prévaloir d'un vote sur un amendement pour demander une représentation proportionnelle ! C'est pour éviter ce type de confusion que le fonctionnement en tendances est incontournable. Pourquoi ce choix extravagant fait à ce moment-là par Unir ? Avaient-ils peur que ceux qui avaient voté pour leur amendement ne considère pas la question comme suffisamment importante pour que cela vaille le coup de constituer une tendance ? Ce serait donc du vote qui aurait suivi leur constitution en tendance qu'ils avaient peur ? La question reste posée... Elle me semble préalable à toute mise en cause du fonctionnement du NPA. Et ce ne sont évidemment pas les journalistes, présents ou absents, qui peuvent ici servir de témoins de moralité ! Comment, sur ce type de questions, Gauche unitaire fonctionne-t-elle ? C'est cet épisode très précis qu'il faut discuter et non pas reprendre l'idée d'une « fraction occulte » qui rappelle de biens mauvais débats dans le mouvement trotskyste.
- Mais venons-en à un paradoxe encore plus étonnant. FS revient sur la décision de créer le NPA sans se soumettre à un processus unitaire. Il revient sur l'idée que la LCR ne pouvait pas, seule, être à l'initiative d'une alternative menaçante pour le PS. C'est ici l'argument de la force, du poids qu'il faut avoir pour jouer un rôle positif dans le champ politique que FS met en avant. D'une certaine manière la LCR aurait pêché par orgueil en croyant que la notoriété de Besancenot suffisait. Mais pourquoi n'applique-t-il pas cet argument à Gauche unitaire ? Comment peut-il croire, dans le même temps, que la LCR, redéfinie, augmentée de plusieurs milliers de militants reste trop faible pour jouer un rôle quelconque dans la recomposition de la gauche, mais que Gauche unitaire va, elle, avoir le poids nécessaire pour y jouer un rôle ? Comment peut-on faire un tel excès de zèle matérialiste dans le premier cas et faire preuve d'un tel aveuglement idéaliste dans le second ? La bataille d'Unir dans le NPA était claire, avait ses justifications et pouvait se poursuivre. En dehors du NPA, elle est sans avenir et sera ballottée entre les choix politiques de ses grands partenaires. N'est-elle pas ainsi, en quelques jours, passée de la lutte pour que le NPA intègre la coalition du Front de gauche, à une dénonciation du NPA lorsqu'il envisage une alliance avec le Parti de gauche (sans le PCF) ? Est-ce parce que cela réduirait ses propres raisons d'exister à néant ? J'ai bien peur que pour se maintenir, pour justifier son existence, Gauche unitaire ait besoin que le Front de gauche se maintienne, survive, quelles que soient les positions politiques du PCF. Ce rêve risque bien de se fracasser sur la politique concrète du PCF.
FS conclut sur la question du parti. Il est tout à fait probable que sur ce point de nombreux dirigeants du NPA seront d'accord avec la critique de FS. Ce n’est pas gênant : FS n’a aucune raison sérieuse de ne pas être au NPA. Peut-être ai-je traité la question du parti de manière trop allusive dans mon livre. Je l'ai pris sous l'angle de l'opposition entre politique et pédagogie. En fin de volume, j'ai même été interroger les notions de « prise de conscience », d'avant-gardisme, telles qu'elles ont été en particulier défendues en son temps par Henri Weber. Elles me semblent relever d'une conception idéaliste du parti avec laquelle le NPA donne la possibilité de rompre.
Ce qui me semble certain, c'est que toute la conception qui a été celle d'Unir puis celle de Gauche unitaire telle qu'elle est défendue par FS relève de manière paroxystique de cette conception du parti fruit d'une « pure idée ». Je crois avoir montré dans les lignes qui précèdent que seule cette conception permet de justifier le départ du NPA.
Plutôt que d'aborder la question du parti sous l'angle « un parti implique un programme (qui lui-même est un concentré d'histoire, d'éléments théoriques et idéologiques, de stratégie) » comme le fait FS, je préfèrerai parler d'un dispositif qui soit en même temps un dispositif de pensée (comment on pense l'anticapitalisme ?) et un dispositif d'action et de construction (comment agripper le capitalisme au bon endroit ? Quelle est la base sociale qui solidifie le parti et garantit son existence et son développement ?).
De ce point de vue, le NPA a de nombreux problèmes à résoudre (et, avant tout, à apprendre à résoudre). Contrairement à ce que pense Gauche unitaire, ils ne se limitent pas à la question de l'unité électorale. J'en prendrai ici trois :
- Comment peut-il rendre audible sa bataille écologique sachant qu'il ne suffira pas de « crier plus fort » pour devenir audible ? N’est-il pas temps de s’opposer au capitalisme non pas seulement en tant que système d’exploitation mais aussi en tant que système de destruction ? Le NPA peut-il être le parti qui s’oppose aux destructions du capitalisme ?
- Comment peut-il être l'expression politique de la nouvelle génération des précaires (du vendeur de pizzas au bac+15) en continuant à défendre les acquis des générations précédentes ?
- Comment inventer un mode de militantisme qui ne soit pas sacrificiel mais permette de partager des moments de joie collective ?
C'est le type même de dispositif créé par le NPA qui permet que l'on pose ces questions et non pas un effet « miroir » faisant qu'il renverrait à lui « l'image que chacun en attend ». Cela participe donc de sa réussite, comme pourrait participer de l'échec de Gauche unitaire le fait que le dispositif qu'il a lui aussi créé ne rende pas ces questions bonnes à penser.
(juillet 2009)
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Philippe Pignarre
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Le parti, la pratique et les principes…
Réponse à la réponse de Philippe Pignarre
Ainsi Ph. Pignarre a débusqué la faute originelle de notre déviance : l’idéalisme !
Contre une politique travaillant à trouver les prises efficaces sur le capitalisme, et le parti assurant le dispositif efficace pour porter celle-ci, nous resterions accrochés au parti fruit d’une « pure idée »… Voilà qui invite à déplacer et hausser le débat.
Mais, avant d’y venir, constatons que les reproches que Ph. Pignarre nous adresse sont d’abord fort pratiques. Reprenons-les dans l’ordre proposé par lui.
La gauche de gauche inclut-elle le PC ?
Assez clairement Ph. Pignarre considère que le destin du PC est d’être allié au PS, donc qu’une alliance avec le PC conduit nécessairement à un rassemblement de toute la gauche. Par conséquent Gauche unitaire est menacée de s’allier, tôt ou tard, au PS ! Et voici pourquoi votre fille est muette….
Mais parlons de la réalité.
° Le problème posé est celui d’un rassemblement électoral (en vue d’élections européennes, au regard desquelles l’alliance avec la social-démocratie au sein du Parlement européen n’était pas posée), présentant à gauche une alternative au PS. Un tel rassemblement ne doit-il pas viser à inclure la composante PC, ainsi que les composantes socialistes refusant le social-libéralisme et les dérives du PS ? Inversement, quelle est la cohérence de la politique du NPA qui dit chercher l’alliance avec la Fédération, les Alternatifs, le Parti de gauche, mais la refuse avec le PC ?
° Il est vrai que de telles alliances électorales ont pour intérêt de faire bouger les lignes au sein de la gauche et de constituer de possibles médiations vers des réponses à la crise du mouvement ouvrier et de la gauche. C’est-à-dire la perspective d’une force nouvelle, d’un parti porteur d’une recomposition (du type Bloc de gauche portugais ou Die Linke allemand…), qui défende des positions de classe, la perspective socialiste, tout en laissant ouverte la question stratégique de la rupture révolutionnaire, et qui assume la participation aux élections et aux institutions, pas seulement en termes de propagande et de témoignage, mais pour changer les rapports de force.
Perspective en rupture avec le modèle du parti révolutionnaire, du parti d’avant-garde, qui a longtemps guidé la LCR. Au risque du réformisme ? Peut-être. Mais, dans la période historique actuelle, rester accroché au modèle de l’avant-garde éclairée c’est sans aucun doute tomber dans le dogmatisme, le sectarisme et le gauchisme… Naviguer, sans tomber de Charybde en Scylla, ne voilà-t-il pas un art on ne peut plus pragmatique ?
Reste que, répétons-le une énième fois, l’enjeu est bien d’opposer une alternative à l’hégémonie du PS, non de préparer ce ralliement auquel Ph. Pignarre nous voit inéluctablement condamnés. Opposer, ce n’est pas se cantonner à la dénonciation verbale. C’est proposer une formule d’indépendance politique par rapport à lui (ce qui fut défendu, pratiquement, avec la campagne du « non » au TCE, avec la bataille pour des candidatures unitaires en 2007, à travers la formule du Front de gauche aux européennes, et à présent pour les régionales…), en mesure de peser sur les contradictions qui sont les siennes lorsque, menant une politique sociale-libérale et préparant des alliances centristes, il prétend rester le parti dominant de la gauche hors de l’orbite duquel il n’y aurait point de salut.
La Gauche unitaire : pédagogue ou acteur ?
Ph. Pignarre nous assène un échec complet. L’affaire demande précision.
Nous avons échoué à convaincre le congrès du NPA de décider d’une orientation unitaire pour les européennes. Grave échec, puisqu’on mesure aujourd’hui le gâchis auquel a conduit le choix majoritaire. Un Front de gauche incluant le NPA (et, dès lors, les Alternatifs, la Fédération, peut-être LO, et certainement nombre de sensibilités syndicales et issues du moument social) aurait très certainement dépassé le score des 11% de voix, faisant émerger une réalité politique équivalente à ce qu’a représenté Europe Ecologie, et donc un champ politique qui ne serait pas ce qu’il est…
La Gauche unitaire, qui n’est pas folle, ne s’est jamais proposé de réaliser ce que récusait le NPA. Mais, plus modestement, de prendre ses responsabilités. C’est-à-dire ne pas abdiquer, à cause du vote majoritaire du NPA, de ce que nous avions défendu comme nécessaire et possible : non pas un cavalier seul du NPA, mais un Front de gauche pour les élections européennes qui ne devait pas se limiter à l’accord PG-PC, mais inclure d’autres composantes, dont la nôtre. C’était faire le choix de mener, non la campagne du NPA, mais celle de ce Front.
Quel est le bilan ? L’orientation du NPA a subi un échec. La perspective portée par le Front de gauche a connu un succès. La situation qui en résulte est différente de celle de 2007 au lendemain de la présidentielle. Le Front de gauche affirme une orientation de poursuite de la politique menée, d’ouverture et d’enracinement. Et le NPA se voit dans l’obligation de tenir un discours d’ouverture, d’affirmer qu’il envisage pour les régionales (donc dans des conditions plus délicates) ce qu’il a écarté pour les européennes… N’est-ce pas là une belle leçon de pédagogie sous le signe du plus grand pragmatisme ?
NPA : Quel projet ?
Nous avons milité pour que le choix pour les européennes soit au centre du congrès fondateur du NPA, parce que cette question représentait un test décisif pour le devenir même de ce parti. Nous l’avons fait sans illusions sur la réalité des rapports de force au sein de la LCR et du NPA, mais sans non plus esprit de manœuvre ou cynisme, parce qu’en effet là se dessinait la ligne de partage des eaux.
La volonté d’une affirmation solitaire du NPA découlait d’une vision politique qui était que le NPA devait s’extérioriser des contradictions du mouvement ouvrier, à partir de l’appréciation qu’entre le PS et le NPA il n’existait plus rien (et surtout que plus rien ne devait exister). D’où la prétention de construire autour de la seule composante organisée issue de la LCR (1), ce qui était défini comme le nouveau parti anticapitaliste.
Ph. Pignarre nous interpelle sur ce qui fut en effet lors de son congrès un « épisode fondateur » du NPA. Ce que nous avons immédiatement caractérisé comme un déni de démocratie. Pour en prendre la mesure, il convient de ne pas se limiter à une « image » fugace de fin de congrès, mais de restituer l’ensemble du film.
« Unir » en tant que courant de la LCR a refusé de se projeter dans le NPA (le paradoxe est qu’il est le seul courant à avoir assumé la nouveauté du NPA, refusant les tractations secrètes au sein de la direction de la LCR pour négocier la représentation dans la direction du NPA des diverses sensibilités et sous-sensibilités de la LCR).
Nous avions fait le choix de mener une bataille politique dans le congrès du NPA pour que s’affirme, sur la question des européennes, une sensibilité unitaire du NPA. Avec d’autres camarades non issus de la LCR, nous avons défendu un amendement (présenté par Clermont, ensuite réécrit et actualisé au cours du congrès), nous avons tenu des réunions sur cette base dès la première demi-journée du congrès, puis régulièrement, en toute transparence. Un débat très animé s’est tenu sur cette seule question dans une commission fort nombreuse, l’importance reconnue de la question a conduit à une procédure spécifique en plénière, avec 3 interventions de chacune des positions en présence sur la base de deux formulations contradictoires quant au choix proposé au congrès pour les européennes. Personne ne pouvait nier que ce dernier était devenu la question politique centrale du congrès, et qu’une sensibilité dite européenne existait. Donc, conformément aux statuts nouvellement adoptés (qui sans se référer à la définition d’une tendance évoque l’existence de positions divergentes clairement affirmées), il était logique que ladite sensibilité soit représentée à la proportionnelle au CPN.
En témoin présent, Ph. Pignarre a dû voir tout cela, et donc admettre qu’il ne s’agissait pas d’un amendement parmi d’autres, ni d’une exigence extravagante surgie en fin de congrès. En revanche, il est normal qu’il n’est pas perçu ce qui s’était joué en coulisses tout au long du congrès.
Dans les discussions de la commission des candidatures, dans les échanges permanents avec le Bureau de congrès, nos demandes ont été claires, explicites et répétées… Elles se sont trouvées confrontées à des manœuvres dilatoires jusqu’à la demande, faite le dimanche matin, que nous proposions une liste de la sensibilité pour le CPN. Ce qui fut réalisé après un patient travail collectif au cours de la matinée permettant de respecter les critères décidés (parité hommes/femmes, parité LCR/non LCR, diversité régionale…). Le problème n’était pas celui d’une proportionnelle stricte, dont on pouvait débattre, mais du principe absolu de toute démocratie interne et sans le respect duquel le droit de tendance n’a plus aucun sens : c’est aux militants qui se sont constitués sur une base politique de décider qui les représentera au sein de la direction. Et certainement pas à la direction majoritaire de décréter qui seront les représentants de la minorité (choisissant les uns, écartant les autres…).
C’est ce principe qui a été piétiné, dans les conditions confuses d’une fin de congrès (ce n’est pas à ce moment, dans une organisation naissante, qu’on peut décréter des règles et sommer une minorité de déclarer une plate forme de tendance, censée permettre des votes contradictoires autorisant une représentation proportionnelle…). Ph. Pignarre nous fait sommation de dire de quoi nous avons eu peur. Franchement, peur d’un parti nouveau né où l’autoproclamée direction majoritaire décide qui sera au CPN au titre de la minorité, et qui en sera écarté…. Il n’est pas besoin d’en appeler à on ne sait trop quelle fierté blessée ou ambition brisée pour, constatant qu’une telle opération bureaucratique, inconcevable à la LCR, était subitement devenue possible au NPA, estimer que c’est là une raison sérieuse de s’écarter de ce parti…
Nous en voici donc venus au problème de fond soulevé par Ph. Pignarre.
Quel parti ? Et même qu’est-ce qu’un parti ?
Un parti (au sens où nous l’entendons, de parti ouvrier, de parti pour l’émancipation…) peut-il être défini comme un dispositif politique ?
Une réponse négative n’est pas le signe avéré de l’idéalisme, comme le croit Ph. Pignarre. L’action politique se pose bien en termes pratiques. Elle appelle en effet des dispositifs d’intervention, et on peut être d’accord qu’il s’agit de trouver des prises sur le capitalisme, et non pas de dénoncer, de faire de la pédagogie ou du témoignage (et on rejoindra sans peine bien des démonstrations faites par ailleurs de Ph. Pignarre quant à ce que peuvent être ces prises). Mais on raisonne alors en termes de fronts, d’alliances, de campagnes, d’interventions au sens fort du terme. Il s’agit bien de « choix » par rapport à la lutte des classes, au mouvement historique qui en effet n’est pas déterminé par des lois, susceptibles d’être comprises et appliquées scientifiquement ! (2)… On est dans le champ de l’action, donc de la liberté, et du risque… Puisqu’il s’agit de changer la réalité, et donc d’accepter les sévères verdicts de la pratique (car combien rares sont nos maigres succès et pléthoriques nos cuisants échecs !).
Mais si on veut un parti, c’est-à-dire ce défi permanent d’une libre association de militants pour changer le monde, et qu’on pense qu’un parti est nécessaire au déploiement des dispositifs politiques évoqués plus haut, on doit se confronter à de tout autres exigences : la durée, le collectif, et, en effet, la conscience… Donc des mises en relation avec l’histoire, des principes et des règles, un projet…. Parce qu’on sait ce que sont les pouvoirs du capitalisme de tout corrompre et absorber, et on connaît les incessantes répétitions du bureaucratisme et de l’autoritarisme…
Ne pas prendre cela en compte lorsqu’on réfléchit à ce qu’est un parti, n’est-ce pas (réponse du berger !) tomber dans une espèce d’idéalisme du pragmatisme ? C’est-à-dire l’idée qu’on peut tout inventer en permanence, que la vivacité du mouvement historique fera qu’on avancera nécessairement (certes Marx estimait pouvoir dissoudre les organisations au nom de cette confiance dans le mouvement historique de la classe, mais il était Marx ! Et parce qu’il était Marx il pensait que sa seule pensée était une raison suffisante à la continuité du combat…)
Je ne crois pas idéaliste (ou alors au sens banal et positif du terme) de penser que l’action politique nécessite des principes.
° La démocratie, toujours, exigée au sein du parti et dans les relations avec les travailleurs et les organisations qu’ils se donnent (syndicales, associatives…).
° Le programme, malgré tout, qui assure l’indépendance de classe, la fusion avec les intérêts des exploités et des dominés (pas d’ « intérêt distinct » !).
Une démarche pragmatique telle que prônée par Ph. Pignarre ne doit pas seulement prendre en compte, semble-t-il, la relation entre les moyens et les fins, mais aussi les émotions et raisons de cette action politique : ce qui fait qu’on milite… Ainsi, pour revenir sur un exemple commenté par Ph. Pignarre dans son livre, le débat sur le voile ne saurait se réduire à une opposition entre des « principes abstraits au-dessus de l’interdépendance des fins et des moyens » : si la laïcité et la libération des femmes se trouvent réduits à des principes abstraits, c’est qu’ils sont agités comme des fétiches, et dévoyés des valeurs vivantes qui les fondent. Dans cet affrontement, l’enjeu est bien d’établir la compatibilité entre combat contre le racisme et combat contre l’oppression des femmes, et c’est au regard de cette exigence qu’on juge de la pertinence ou non de la laïcité …
Ce sont ces principes qui permettent d’affronter les échecs et les contraintes tactiques de la politique pratique (qui ne doivent pas se confondre avec les manœuvres).
Pour finir, redescendons sur l’actualité immédiate : le NPA et les régionales.
Ph. Pignarre a cru voir Gauche unitaire dénoncer le NPA parce qu’il militerait pour une alliance avec le PG sans le PC. Nouvelle preuve, bien sûr, de notre volonté de maintenir à tout prix l’alliance avec le PC, appelée à nous conduire au PS… Voir plus haut !
Le problème est que tout cela n’a rien à voir avec la réalité !
Gauche unitaire n’a rien dénoncé du tout, puisque nulle part, jamais, la direction du NPA n’a expliqué (au moins publiquement) ce projet que lui prête Ph. Pignarre d’une alliance avec le PG écartant le PC.
Ce qui apparaît dans les divers communiqués des uns et des autres, et que nous soutenons, c’est pour les régionales la perspective de listes unitaires indépendantes du PS, incluant, outre PG, PC et GU, NPA, LO, les Alternatifs, la Fédération… Comme le NPA récuse la perspective de son inscription dans le Front de gauche, il s’agirait d’une alliance plus large que le Front de gauche, pour défendre un programme en rupture avec le social-libéralisme, portant les intérêts de la population au sein des conseils régionaux, se donnant pour objectif de battre la droite au 2ème tour, envisageant des accords démocratiques de fusion des listes de gauche…
Reste la question de la participation aux exécutifs, qui est délicate et fait certainement désaccord entre les diverses composantes. Donc la seule question est de savoir si la direction du NPA se prépare à en faire le préalable qui permettra d’empêcher une nouvelle fois ce qui se présente comme possible. Ou bien si une réorientation unitaire se dessine. Ce qu’il faut souhaiter, pour des raisons pratiques, et aussi pour des raisons de principe !
(20 juillet 2009)
Francis Sitel
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(1) : Une composante issue de la LCR et non pas, comme il est dit trop souvent la LCR. Puisque la LCR a effectivement été dissoute, et que l’équipe qui a dirigé cette opération a su marginaliser les générations antérieures et décapiter le courant « Unir ». Par ailleurs elle a agi de telle sorte que le seul pluralisme au sein du nouveau NPA est celui des différents groupes issus du mouvement trotskiste et plus précisément de la mouvance liée à la crise de LO…
(2) : Si le pragmatisme c’est, comme l’explique Ph. Pignarre, d’accepter cette réalité, soyons pragmatiques !
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Cher Francis,
J'ai le sentiment que ta réponse ne fait que confirmer les intuitions de mon texte précédent. Je me plaignais qu'il n'y avait pas beaucoup de contenu à la formule qui faisait (peut-être à cause de cela) l'unanimité : "à nouvelle période, nouveau parti, nouveau programme". Je te reconnais d'en donner un mais il me semble aller totalement à l’inverse de celui que je propose. On pourrait risquer que tu assumes un tournant "réformiste" à demi-mot.
La rupture avec la notion "d'avant-garde" est ici, clairement, une réorientation politique sur une ligne que je ne peux m'empêcher, encore une fois, de trouver très très proche de celle du PCF (à l'inverse exact de ce que je voudrais qu'elle soit !). Le problème c'est qu'en aucun cas le PCF ne s'est rapproché de nous, c'est même l'inverse ! Pour moi, la rupture avec l'avant-gardisme n'a absolument pas lieu sur le terrain que tu proposes. D'ailleurs même "réformiste" (c'est-à-dire favorable à la "collaboration de classes" car c'est bien cela le sens de "réformiste") on peut rester avant-gardiste !
La fin de ton texte confirme bien ce qui est un véritable tournant : ne pas faire de la participation aux exécutifs un préalable ! Au niveau régional aujourd'hui, mais es-tu prêt à dire la même chose au niveau national demain, c'est-à-dire au niveau gouvernemental ?
Dommage que l'évolution de Gauche unitaire ait été aussi rapide ! C'est le chemin inverse de celui que fera peut-être le Parti de gauche (mais, dans tous les cas, cela ne peut que freiner la radicalisation de ce dernier). Les effets négatifs de votre rupture avec le NPA (que je continue à considérer comme une erreur) s'ajoutent donc aux effets négatifs....
Bien à toi
(25 juillet 2009)
Philippe Pignarre
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Cher Philippe,
Donc mon cas s’aggrave grandement : de l’idéalisme me voici précipité dans le réformisme !
Je doute que le repère puisse être pour quiconque, aujourd’hui, le rapprochement ou l’éloignement par rapport à la ligne du PC (quelle ligne ?).
Plus sérieusement, il ne me semble pas qu’on puisse assimiler logique de réforme, réformisme et… collaboration de classe ! Ni lier mécaniquement « participation » (dans quels rapports de force, sous quelles formes, pour défendre quoi ?...) aux exécutifs des conseils régionaux et participation à un gouvernement PS.
Au plan immédiat et tactique, l’alternative est évidente :
° ou le NPA décide que le refus de toute participation aux exécutifs régionaux est une question de principe (le signe de la collaboration de classe) et cela signifie qu’il n’existe aucun allié possible pour des alliances électorales (ni le PC, ni le PG, ni la Fédération, ni les Alternatifs…), et la volonté unitaire affichée n’est que de façade et de manoeuvre.
° ou le NPA veut convaincre qu’il faut écarter toute participation (et que pour sa part il se refusera en tout état de cause à être partie prenante d’une participation), mais ne fait pas de cette question un préalable à une éventuelle alliance dès lors que les autres conditions politiques (listes indépendantes du PS, programme défendu…) en seraient réunies, et la recherche de l’unité est alors réelle…
Amicalement à toi.
F.S.
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