| La facilité avec laquelle des hommes dits de « gauche » rallient la droite et le gouvernement fait désormais partie du paysage politique sarkozien. Kouchner, Besson, Bockel, Lang, Allègre… La liste de ceux qui sont sollicités ou de ceux qui pourraient se laisser tenter, s’allonge chaque jour. De moins en moins de dirigeants socialistes n’arrivent à échapper au soupçon. Il faut prendre cela comme un signe : les différences entre les programmes et les identités de droite et de gauche s’amenuisent. Sarkozy est de ce point de vue à l’avant-garde : il mélange tous les discours, systématisant ce que Bertrand Méheust a subtilement appelé la « politique de l’oxymore ». C’était jusqu’à présent une vieille technique socialiste : tenir des discours de gauche et mener des politiques de droite. Sarkozy n’a fait que la leur emprunter et la recycler en en faisant un usage outrancier.
Du coup, il n’y a plus de gauche au sens où on l’entendait il y a encore trente ans. L’époque où l’on débattait des meilleurs moyens de changer la société et de passer du capitalisme au socialisme (par la réforme ou par la révolution ?) est derrière nous. S’il n’aurait pas été très original de se dire anticapitaliste dans les années 70, cela fait désormais une grosse différence.
*
Une pieuvre
*
Mais encore faut-il se remettre au travail pour saisir ce que l’on entend par capitalisme. Car rien n’est plus difficile que de lui attribuer des choses précises et l’erreur est peut-être de vouloir le définir une fois pour toute.
Le capitalisme s’échappe dès qu’on croit le saisir : 700 000 enfants mourront à cause de la crise ? Un milliard de personnes vont connaître la famine ? Cela fait, en passant, les titres des journaux mais il ne va jamais de soi que le capitalisme en porte la responsabilité. Le capitalisme ressemble à une pieuvre : les possibilités infinies de contorsion font partie de sa nature. Sa grande force est d’être toujours capable de transformer les conséquences tragiques de son action en nouvelles opportunités de développement. Le capitalisme est toujours indifférent aux conséquences de son mode de fonctionnement (il n’est pas « équipé » pour en tenir compte) sauf pour en faire l’occasion de nouvelles opportunités. Il licencie massivement ? Inventons des entreprises privées de réinsertion ! Il détruit les écosystèmes ? Inventons le capitalisme vert !
C’est encore la logique de la pieuvre qui permet de laisser croire que la lutte des classes est un archaïsme. Pourtant il suffit d’écouter un peu attentivement ce que nous rabâchent nos dirigeants. Au centre de leurs discours, il y a désormais l’instrumentalisation systématique d’une « logique des effets pervers ». Elle joue dans les deux sens : pour les riches comme pour les pauvres. Augmenter le SMIC ? Ce serait favoriser le chômage ! Augmenter les impôts de riches ? Ce serait les pousser à partir à l’étranger et donc appauvrir la France. On est là au cœur de la politique de la droite.
Propagande ou réalité ? Peut-être n’est-ce souvent que de la propagande… mais c’est encore pire si c’est vrai car cela implique que le capitalisme est un système désespérant. Peut-être que le capitalisme implique bien qu’il faille rester pauvre pour ne pas risquer de devenir encore plus pauvre, qu’il faille aussi laisser les riches devenir toujours plus riches pour que les pauvres ne deviennent pas encore plus pauvres. On est ainsi, insidieusement – peut-être même sans que ceux qui manient ces apories en aient conscience –, en train de passer du capitalisme comme « promesse de progrès » au capitalisme comme « chantage au pire ».
Et le message a bien été compris : tous les sondages (réalisés avant le début de la crise) disent que les Français sont aujourd’hui convaincus que leurs enfants vivront plus mal qu’eux. Au-delà même de la crise et des ses conséquences, on est en train de vivre la fin de l’idée d’une alliance entre « progrès » et capitalisme qui le rendait si difficile à mettre en cause.
Si « capitalisme » et « progrès » sont désormais déconnectés, comment le système pourra-t-il survivre ? Quelles seront ses justifications ? Et s’il n’a plus de justifications on peut s’interroger : restera-t-il compatible avec la démocratie ?
Il y a une autre leçon à tirer de ces apories : elles consistent à toujours s’appuyer sur le « cadre » (a priori extérieur au débat) pour refuser toute mesure en faveur des pauvres ou toute limite à la puissance des riches. Et ce « cadre » c’est justement ce que l’on pourrait appeler « capitalisme ». Il s’agit de ne rien faire contre les riches qui ont les moyens de répliquer et de ne rien céder aux pauvres qui doivent apprendre à se faire oublier pour ne pas effrayer les premiers, ce qui se retournerait contre eux. Les premiers sont « passifs », les seconds « actifs ». On pourrait aussi se demander ce que signifie l’asymétrie de cette description politique. N’est-elle pas ce qui détruit là encore la démocratie de l’intérieur ?
*
Destructions
*
Un parti politique porte désormais le nom d’anticapitalisme. Tiendra-t-il les promesses que ce mot implique ? Saura-t-il agréger et faire fructifier toutes les expériences qui sont celles des anticapitalistes ? Ce n’est pas certain. La tâche s’avère rude. Il s’agit non pas de concilier – le mot est trop faible – mais de conjuguer en premier lieu la tradition de la lutte contre l’exploitation et celle de l’écologie radicale.
L’idée que le capitalisme ne doit pas seulement être saisie (on pourrait dire aussi : « nous saisit ») comme un système d’exploitation mais aussi comme un système de destruction – et cela depuis la destructions des commons au XVIIIe siècle –, a été bien développée par Isabelle Stengers . Du coup, ce qu’on appelle la question « écologique » ne vient pas de surcroît… Elle doit être une composante même de l’anticapitalisme et non pas un « ajout » tardif, un « supplément » programmatique. Si les anticapitalistes ont hésité sur cette question, c’est que le capitalisme n’a révélé que récemment la dimension mortelle pour toute l’humanité de sa capacité de destruction. Mais désormais, il n’y a plus d’excuses…
Si les anticapitalistes se contentent d’être les héritiers de la lutte contre l’exploitation, ils seront inévitablement inaudibles sur le reste (indépendamment de leurs bonnes intentions) et ils ne réussiront pas à sortir de la marginalité qui a été celle des partis qui se définissaient comme des avant-gardes.
De ce point de vue, Félix Guattari peut être considéré comme un génial précurseur des préoccupations qui sont aujourd’hui celles des anticapitalistes. Dans son petit livre Les Trois Écologies , il insistait sur les trois destructions que les anticapitalistes devaient combattre : la destruction de l’environnement, la destruction des collectifs sociaux et la destruction mentale. Un tel « programme » n’est pas d’abord dépendant d’un activisme épuisant susceptible de décourager les meilleures volontés ou d’une politique d’alliance avec les forces issues de la décomposition de la gauche traditionnelle. Il implique d’inventer de nouvelles formes de militantisme qui permettent de « coupler des savoirs qui étaient relativement indépendants, chacun ayant son monde. L’événement c’est quand l’ensemble de ces savoirs se mettent à passer entre eux, les sujets des uns se mettant à intéresser les autres… » comme le dit très bien la philosophe Isabelle Stengers.
Il serait dommage que les anticapitalistes ne comprennent pas que la caractéristique « destruction » est celle qui permet le mieux de saisir le capitalisme tel qu’il nous agresse aujourd’hui. Les luttes contre les destructions capitalistes ne doivent pas servir à ressusciter la vieille gauche productiviste issue des partis communiste et socialiste mais à connecter les nouvelles générations victimes de la précarité et ceux qui ont fait justement leur priorité de la lutte contre la destruction de la planète et ont massivement votés aux élections européennes pour les listes présentées par Europe Écologie. C’est une alliance autrement plus difficile à penser mais indispensable.
|