| Texte intégral :
J’ai écrit il y a quelques années un article qui s’intitulait « L’effet placebo n’existe pas » (voir sur ce site dans la rubrique : Textes à disposition). Il traduisait ma mauvaise humeur devant les différentes manières de se réclamer de l’effet placebo pour expliquer toutes les pratiques médicales non conventionnelles. Je voudrais tenter de prolonger et d’argumenter cette affirmation qui va à contre-courant.
Mais avant cela, je voudrais reprendre une histoire que Freud publie en 1910 sous le titre « A propos de la psychanalyse dite sauvage » et que l’on trouve dans son recueil de textes intitulés La Technique psychanalytique. Considérez-le comme une sorte d’exergue à cette intervention. Freud raconte qu’il a reçu la visite d’une femme, affolée par les raisons que son médecin habituel vient de lui donner concernant son état d’anxiété. Ce serait pour des raisons sexuelles (elle vient de divorcer), et il lui a conseillé soit de reprendre son mari, soit de prendre un amant, soit de se masturber. Devant sa surprise, ce médecin lui a expliqué que c’était grâce à la psychanalyse que l’on était désormais capable de dire cela. Accompagnée d’une amie, la patiente est donc venue vérifier auprès de Freud lui-même. Elle l’adjure d’affirmer que son médecin s’est trompé.
Comment Freud va-t-il réagir face à ce cas de psychanalyse sauvage ? Est-elle nuisible et à qui ? Freud écrit :
« À dire vrai, les analyses sauvages nuisent plus à la cause de la psychanalyse qu’à leurs malades. J’ai souvent constaté qu’un traitement maladroit de ce genre, finissait souvent – pas toujours – par donner de bons résultats, même s’il commençait par une aggravation de l’état de malade. Une fois que le malade s’est suffisamment plaint de son médecin et qu’il se sent capable d’échapper à l’influence de celui-ci, ses symptômes s’atténuent – ou bien il finit par prendre une décision capable de hâter sa guérison. L’amélioration s’est donc produite “d’elle-même” ou encore se voit attribuée à quelque traitement très anodin appliqué par un nouveau médecin à qui le malade s’est récemment adressé. Dans le cas de la dame qui se plaignait de son médecin, je croirais volontiers que, malgré tout, la psychanalyse sauvage avait plus fait pour elle que n’importe quel pontife notoire qui lui aurait déclaré qu’elle souffrait d’une “névrose vasomotrice”. […] Toutefois ce médecin s’est nui à lui-même […] »
Selon Freud, la cause de la psychanalyse tout comme la cause médicale, peuvent donc ne pas coïncider avec l’intérêt des patients et le praticien doit savoir choisir. Il ne suffit pas de guérir, il faut savoir si le patient a guéri pour ce que l’on pourrait appeler à la suite d’Isabelle Stengers, de bonnes ou de mauvaises raisons .
« Placebo », « effet placebo »
C’est dans ce contexte qu’il me semble intéressant d’interroger ce que nous entendons par placebo. La formule « effet placebo », et même le mot « placebo », ne sont-ils pas employés par nous imprudemment ? Sommes-nous sûrs qu’ils sont bien adaptés pour exprimer, non pas ce que nous souhaitons dire, mais pour témoigner honnêtement des phénomènes que nous avons observés ? En un mot, est-ce que l’on ne va pas trop vite en utilisant ces mots qui signifient « je plairais » et « il y a un effet qui résulte du fait que je plais » ? Pourquoi cela serait-il évident ? Cela a-t-il été démontré ?
On pourrait donner un sens philosophique à l’effort qui va être le mien, en disant que je voudrais remplacer un « rationalisme pressé » par un « pragmatisme prudent ».
La première chose à faire serait donc d’employer un terme plus général, moins construit, moins formaté que celui de placebo. Il me semble d’ailleurs que ceux que l’on a appelés les « réformateurs thérapeutiques » qui ont progressivement aux États-Unis mis au point les méthodologies des essais cliniques, n’ont pendant longtemps pas parlé de placebo mais de « patients non traités ». Ce n’est qu’avec la sophistication toujours plus grande de ces essais que l’on a été amené à utiliser le mot de placebo (à partir de 1958, semble-t-il). Il serait intéressant que les historiens établissent précisément ce moment et ses raisons. Je proposerai tout simplement de remplacer « placebo » par « substance inerte ». On aura ainsi ralenti le raisonnement. Je proposerai plus loin de proposer également une autre notion pour parler de l’effet placebo. Sinon, certains pourraient se sentir le droit de dire que « effet placebo » n’a pas finalement un statut épistémologique beaucoup plus solide que des formules qui sont employées dans certains secteurs de la médecine comme, par exemple, « mémoire de l’eau », ce qui ne manquerait pas d’humour.
L’effet placebo a été immédiatement assimilé à un « effet blouse blanche », ou à un « effet médecin ». C’est un glissement hasardeux. Plusieurs choses l’illustrent. Ainsi, on considère souvent que l’utilisation d’un placebo impur (par exemple un anticholinergique qui ne franchit pas la barrière hémato-encéphalique dans le cas des études des effets des antidépresseurs qui induisent une sécheresse de la bouche) pourrait peut-être augmenter cet effet placebo. Mais, il faut bien reconnaître alors que cette augmentation d’effet est, dans ce cas, totalement indépendante du médecin prescripteur : l’effet médecin s’est donc évanoui et on en revient à la substance soumise à un test.
En revanche, il est intéressant de constater que l’on n’a jamais réussi à définir une seule caractéristique propre à certaines consultations cliniques qui permettrait d’augmenter l’effet placebo ; quand on interroge les personnes qui emploient de manière positive cette formule d’effet placebo, on ne sait jamais si l’importance de l’effet placebo dépend du clinicien et de ses manières d’agir ou du patient et des traits psychologiques qui le singularisent. Sans aucune rigueur, on argumente tour à tour en faveur du premier ou du second.
Il y a finalement assez peu de chances pour qu’il y ait une réalité quelconque saisissable derrière toutes les affirmations sur un effet placebo, dont la seule caractéristique stable est son instabilité . Il s’échappe de tous les côtés ; il est la plus insaisissable des choses. Il ne s’agit pas ici de nier l’existence de phénomènes d’influence qui peuvent agir sur un patient, mais de combattre l’idée qu’ils vont de soi, que tous les médecins seraient capables de les induire, qu’aucun savoir technique particulier ne serait nécessaire pour guérir en utilisant cette influence. Il s’agit de dire aux médecins qu’ils ne peuvent pas, dans le même temps, disqualifier les techniques thérapeutiques qui semblent reposer sur l’influence (par exemple, les guérisseurs), et affirmer qu’ils savent faire la même chose, sans connaissances particulières. Il s’agit aussi de mettre en cause la théorie dite psychosomatique qui va avec et qui est basée sur beaucoup trop de postulats. J’y reviendrai plus loin.
Un second type d’étude a été suggéré par certains : dans une première phase d’un essai clinique, on donnerait un placebo aux patients des deux groupes afin d’éliminer les placebo-répondeurs. On mettrait ainsi en évidence dans la seconde phase de l’étude, de manière plus pure, la nature de l’effet biologique d’une molécule. Là, on ne fait pas tant l’hypothèse d’un effet blouse blanche que de caractéristiques propres à certains patients qui leur permettraient de guérir spontanément. Il faut se rappeler aussi que c’est bien parce qu’aucune constante psychologique n’a pu être mise en relation avec cette capacité à guérir (ou à être amélioré), qu’on a imaginé ce procédé empirique.
Mais il se trouve que ces deux propositions, aussi bien l’utilisation d’un placebo impur qu’une pré-étude, sont sans intérêt pratique car tous ceux qui organisent les essais cliniques se fichent pas mal des raisons pour lesquelles un médicament marche. Le principal, c’est qu’il marche. Et s’il ne marche qu’à condition d’avoir éliminé certains patients au cours de cette pré-étude, il n’existera pas de raisons suffisantes pour le mettre sur le marché. Ce type d’études serait même nuisible : ce que l’on cherche à obtenir avec une étude clinique, c’est une image la plus fidèle possible de ce qui se passera avec le médicament une fois qu’il sera « lâché sur le marché », dans la société. Il n’est pas destiné à un marché dont auraient été éliminés les placebo-répondeurs ou ceux qui guérissent pour de mauvaises raisons !
Le dispositif médicament contre placebo n’est pas un dispositif scientifique au sens propre du terme (au sens où il ne nous dit jamais rien des raisons pour lesquelles un médicament marche ou ne marche pas) mais seulement un appareillage technique. Et, il est peut-être très intéressant de distinguer les deux. Cela ne fait qu’apparaître plus évidente la présomption qu’il y a à parler d’« effet placebo » comme si nous savions alors de quoi nous parlions, comme si le dispositif dans lequel nous utilisons le « placebo » et dans lequel un « effet placebo » est censé apparaître, nous disait de quoi il s’agissait, nous autorisait à être son porte-parole au sens où les scientifiques sont les porte-parole des phénomènes qu’ils réussissent à mettre en évidence grâce à un montage expérimental. Il me semble, à l’inverse, que l’on peut dire que ce qui est appelé de manière présomptueuse « effet placebo », est une sorte d’angle mort (excusez-moi cette métaphore automobilistique) des études cliniques. N’est-il pas surprenant, pour ceux qui croient pouvoir en parler comme d’un fait assuré, que les centaines de milliers d’études cliniques qui ont été réalisées dans tous les domaines de la médecine où on a testé des médicaments depuis la fin des années cinquante, ne nous aient strictement rien appris d’intéressant sur l’effet placebo ? Sinon qu’il existait, de manière variable (et cette variation est le plus souvent indéfinie) des guérisons ou des améliorations dans le groupe témoin ? Mais de quoi ces guérisons témoignent-elles ?
Je n’irai pas en chercher la preuve très loin. Il suffit d’ouvrir le dernier numéro (février 2007) de la revue Prescrire pour lire à la page 115 :
« La majorité des infections par papillomavirus humains sont latentes ou transitoires, et la plupart des lésions consécutives à ces infections régressent spontanément. Même dans le cas d’infections par des génotypes de papillomavirus humains à potentiel cancérogène élevé, seules certaines des lésions persistantes évoluent vers des cancers invasifs, ce qui souligne l’intervention de cofacteurs favorisant une transformation maligne. »
Dans le même numéro de cette revue (page 120) on lit encore :
« On estime qu’en l’absence de traitement, 50 à 70 % des cystites aiguës simples guérissent spontanément, après avoir été le plus souvent symptomatiques pendant plusieurs mois. […] Ainsi dans un essai randomisé en double aveugle pivmécillinam, un antibiotique, versus placebo, 288 femmes qui avaient une cystite aiguë simple ont été traitées par placebo et suivies pendant 7 semaines. Parmi ces femmes, 42 % sont sorties de l’essai en raison d’une persistance des symptômes et ont été traitées par antibiotique. Après 8 à 10 jours sous placebo, 27 % étaient asymptomatiques sans antibiothérapie, avec guérison bactériologique dans environ la moitié des cas. Après 5 à 7 semaines, 31 % étaient asymptomatiques sans antibiothérapie, avec guérison bactériologique dans deux tiers des cas. »
Tout cela pourra paraître banal aux yeux de médecins praticiens. Si on n’avait pas été dans le cas d’une maladie infectieuse, on aurait sans doute utilisé la formule « effet placebo » ce qui n’a pas été fait ici, et à juste raison. Peut-être est-on moins prétentieux dans les maladies infectieuses… Ceux qui nous parlent de l’effet placebo comme d’un fait établi, évitent généralement de prendre des exemples dans les maladies infectieuses. Là, on cherche généralement d’autres explications. C’est pourtant dans ce type de pathologies que les études cliniques contre placebo sont nées et ont montré leur puissance.
Ces études montrent seulement qu’un phénomène plus ou moins inattendu s’est produit. Si c’est aller trop vite que de l’appeler effet placebo, comment pourrait-on l’appeler ? Je crois que la formule la plus juste serait ici : « capacité du corps à guérir ». Je m’excuse de devoir en passer par une telle banalité mais je crois qu’elle pourrait s’avérer salutaire.
Cette formule me semble bien refléter ce que les études contre une substance inerte nous donnent le droit de dire sans qu’une interprétation trop rapide y soit ajoutée sans en avoir l’air. La notion de « capacité du corps à guérir » n’exclut rien : ni un éventuel effet de suggestion dû à la consultation que l’on n’a pas de raisons d’exclure, ni les guérisons normales, spontanées, qui auraient eu lieu de toute façon. On sait que dans le cas des antibiotiques, leur action n’est compréhensible que combinée à cette « capacité du corps à guérir », à laquelle ils donnent une sorte de coup de main. La notion nous évite aussi d’adopter sans réfléchir un raisonnement dualiste qui est lié de manière indissociable à la notion d’effet placebo, où on subodore que c’est un effet psychique qui est à l’origine d’un effet somatique, ce qui ne correspond pas à ce que nous savons de l’action des antibiotiques.
D’une manière générale, l’explication par l’effet placebo renvoie à une théorie psychosomatique qui est ici très bizarre puisqu’il ne se passe justement rien qui soit repérable dans le psychisme, rien sur lequel nous puissions nous arrêter un peu, rien que nous puissions commencer à décrire. Il n’y a même pas cette ambiguïté sur laquelle s’est penché William James dans son Précis de psychologie : est-ce que je fuis parce que j’ai peur, ou est-ce que j’ai peur parce que je fuis ? La fuite n’est-elle pas un acte réflexe avant toute représentation mentale possible ? Dans notre cas, où nous constatons un changement corporel (une guérison ou une amélioration) non accompagnée d’un ressenti psychologique, il n’y a même pas l’ambiguïté qui existe dans le cas des émotions. Ce pourrait être quasiment une vérification à l’extrême de la thèse de William James (les émotions sont dans le corps avant toute représentation mentale) : le corps est capable de changements sans ressenti, ni avant ni après. Sans construction de quelque chose de « psychique », sans état mental particulier, sans représentation. Pourquoi la capacité du corps à guérir, dont on peut accepter l’idée qu’elle est amplifiée (parfois) avec la prise d’une substance inerte, ne correspondrait-elle pas à un souvenir du corps de sa capacité à guérir issue d’une expérience précédente de prise d’un médicament ? Sans qu’il n’y ait besoin d’une représentation mentale ?
J’ai le sentiment que cette capacité du corps à guérir spontanément est de plus en plus ignorée par la médecine moderne. On ne peut pas, ici, ne pas penser à la manière un peu folle dont on lance des opérations de dépistage précoce sans s’interroger sur cet enjeu. Ainsi, si on dit que 40 % des patients du groupe témoin guérissent par effet placebo, on peut simultanément penser qu’on a eu raison de les faire entrer dans la machine médicale. En revanche, si on dit qu’il y a eu 40 % de guérisons spontanées, qui auraient eu lieu sans aucune intervention médicale, l’enjeu se complique. On peut déjà en conclure que la notion d’effet placebo nous simplifie donc la vie, mais il n’est pas certain que ce soit à l’avantage des patients. La notion d'effet placebo englobe tout ce qui ne relève pas de l'action de la thérapeutique mais, du même coup, elle annexe à la médecine toutes les formes de guérison ! On n'a plus aucun droit de guérir pour d'autres raisons. "Tout dépend de nous, même ce qu'on n'est pas capable d'expliquer", tel est le message qui est envoyé avec la notiopn d'effet placebo.
On pourrait s’interroger dans le domaine du cancer. C’est un domaine où les outils de dépistage précoce sont de plus en plus efficaces. On peut désormais dépister des cancers qui ne sont pas plus gros qu’un point typographique. Mais évolueront-ils vers des formes qui justifient une lourde prise en charge médicale (ne serait-ce qu’une biopsie qui peut être traumatisante) ? Si on crée des groupes de patients pour tester des traitements et que l’on renvoie toutes les évolutions, non dues à un traitement, à l’effet placebo, alors on ne se pose plus les bonnes questions. On s’est aveuglé. Il y a un exemple très précis : celui du neuroblastome chez l’enfant. On s’est rendu compte au cours d’une étude japonaise que plus de 80 % des cas de neuroblastomes dépistés de manière précoce chez l’enfant grâce à de nouveaux outils, guérissaient spontanément. Et qu’il n’était donc pas juste d’intervenir médicalement de manière précoce. Il faut seulement surveiller les patients ainsi dépistés. Dans le cancer, on hésite plus qu’en psychiatrie à utiliser l’argument de l’effet placebo et c’est tant mieux. Le problème est davantage dans la difficulté de mesurer l’intérêt des traitements comme les opérations chirurgicales (il est impossible d’imaginer la systématisation d’opérations chirurgicales placebo. Celles-ci ne peuvent être qu’anecdotiques). C’est plus difficile que dans le cas d’un médicament.
Je pense qu’il faut garder cela en tête quand on passe à un domaine comme celui de la dépression. Le dépistage précoce permettra évidemment de détecter un nombre croissant de cas. Mais la bonne question est de savoir combien auraient guéri spontanément. Comment le savoir si on renvoie systématiquement les guérisons à un effet placebo et non pas à une capacité du corps à guérir ? La notion même d’effet placebo fait disparaître les guérisons spontanées (elle les compte à son profit) et justifie de faire entrer les patients dans la machine médicale puisque c’est l’endroit où il va pouvoir produire ses effets dans le meilleur environnement et avec le moins de dégâts possibles. Ne vaut-il pas mieux un « effet placebo » produit par un médecin que le même effet produit par un charlatan ?
On voit bien comment les mots que l’on choisit — « effet placebo » ou « capacité du corps à guérir » — sont importants, comment ils dictent des attitudes, et même des programmes, qui peuvent être très différents, voire opposés. Le débat que nous avons est donc un débat pratique et non pas un exercice intellectuel vain.
Mais in fine, on pourrait sans doute me retourner l’argument pragmatiste : les expérimentateurs ont sans doute des raisons très précises d’avoir mis au point les méthodologies qui sont communes à tous les essais cliniques bien menés. Et parmi celles-ci, « le double aveugle » est une chose acquise. S’il n’y a pas d’effet placebo, pourquoi les expérimentateurs tiennent-ils absolument à rendre les deux groupes de patients « aveugles » ? La question est intéressante et oblige à se demander s’il n’existe pas une autre raison, plus sérieuse, qui justifie ce procédé.
Les résultats seraient-ils différents si les patients savaient qu’ils prennent une substance ou qu’ils ne prennent qu’une substance inerte ? Pas forcément ; en tout cas, ce n’est pas démontré sérieusement. Je crois que les deux choses sont largement déliées. Je me souviens d’une patiente que le docteur Léon Chertok (c’était un bon technicien de l’influence) avait hypnotisée avant de lui appliquer une pièce de monnaie sur le bras en lui suggérant que cette pièce chaude allait la brûler. La patiente développait une cloque. Quand on l’interrogeait sur la « croyance » qui aurait dû accompagner ce phénomène physique, elle expliquait qu’elle avait toujours très bien su que « jamais le docteur Chertok ne se serait amusé à la brûler », qu’elle avait toujours su que la pièce était froide. L’influence ne passe donc pas, comme on le croit un peu trop souvent, par la croyance. Tobie Nathan a montré que dans les sociétés traditionnelles, le plus souvent les patients ne croient à rien : ils attendent de voir pour être convaincus .
Alors pourquoi le « double aveugle » ? Ce qui est important et pourrait largement suffire à justifier la dissimulation, c’est que c’est la seule manière de faire accepter la méthodologie d’une étude comparative aux patients, d’éviter leur révolte (le statut inacceptable de patient « non traité »). Les patients ne doivent pas savoir qu’ils reçoivent une substance inerte, sinon ils risqueraient de ne pas accepter la discipline, de ne pas se soumettre au protocole. Pour de multiples bonnes raisons, les patients du groupe non traités deviendraient ingérables et inobservables (« pensez-vous que ce dont je souffre n’est pas grave, que c’est dans ma tête, que je suis hystérique, puisque vous ne me donnez pas le traitement actif ? »). Il est très différent pour les patients d’accepter l’incertitude qui est consubstantielle à une étude en double aveugle et de savoir que l’on est mis en connaissance de cause dans un groupe placebo. Le double aveugle n’a donc pas besoin d’être justifié par un soi-disant effet placebo pour être indispensable, mais par la nécessité d’avoir des patients dociles prêts à se soumettre à un type d’expérimentation qui les transforme, il faut bien le reconnaître, en cobayes. Le double aveugle crée un secret (qui prend quoi ?) et ce secret permet d’obtenir un groupe de patients disciplinés. La notion d’effet placebo a donc un nouvel avantage : elle rend possible une justification du double aveugle pour autre chose que ce qu’il est, c’est-à-dire obtenir des patients soumis ; l’emploi de la formule « effet placebo » permet d’éviter d’avoir à le reconnaître publiquement. Je soulève ici une question qui n’est pas facile puisque si j’ai raison, le consentement des malades (une question éthique) se fait au nom d’une méthodologie qui dissimule ses véritables raisons (une anti-éthique).
Je viens de faire table rase de bien des poncifs qui alimentent la croyance dans l’effet placebo. J’emploie ici le mot « croyance » de manière inhabituelle, non plus pour expliquer un éventuel effet de suggestion touchant les patients, mais pour décrire ce qui se passe du côté des cliniciens. Mais une fois que cette table rase est faite, on peut commencer une nouvelle construction qui n’aura d’intérêt que si elle est supérieure à l’ancienne, c’est-à-dire si elle nous permet d’être plus utiles pour les patients.
Le pluricorps
J’ai déjà évoqué le fait que la notion d’effet placebo s’inscrit dans une théorie psychosomatique généralement acceptée sans beaucoup de précautions. Nous avons donc proposé de remplacer la notion d’effet placebo par celle, plus modeste, plus primitive, de « capacité du corps à guérir » qui n’implique aucune théorie.
C’est cette notion que nous voudrions maintenant prolonger. Elle met en scène le « corps ». Que savons-nous du corps ? On pense évidemment immédiatement à la formule de Spinoza : « Personne, en effet, n’a déterminé encore ce dont le corps est capable » (Éthique, IIIe partie, Proposition II). On pourrait d’ailleurs trouver dans le même passage un point de vue réfutant la notion d’effet placebo qui est, finalement, une notion psychosomatique : « D’où suit que, quand les hommes disent que telle ou telle action du Corps naît de l’Esprit, qui a un empire sur le Corps, ils ne savent pas ce qu’ils disent, et ils ne font qu’avouer, en termes spécieux, qu’ils ignorent sans l’admirer la vraie cause de cette action. » C’est donc une vieille histoire !
Et pourtant nous croyons savoir ce qu’est un corps. La science ne nous a-t-elle pas beaucoup appris ?
Je voudrais, ici, proposer un mode d’enquête, trouver un mode d’approche empirique de ce que nous savons sur le corps. Ce que je vais faire est très expérimental et j’ai bien conscience du caractère totalement balbutiant de cette proposition. Nous pourrions essayer de voir ce que la médecine nous dit du corps. Quels types de corps sont-ils proposés par les différentes médecines qui sont (pour faire simple) pratiquées en France ? J’en distinguerai quatre :
1- Le corps proposé par la médecine des preuves. Les corps sont censés pouvoir être saisis dans ce qu’ils ont de semblable. C’est la condition pour une médecine qui propose des traitements reproductifs, comme les médicaments. C’est une médecine où les malades sont transformés (avec des procédures extrêmement sophistiquées) en « cas ». J’appellerai cela le corps-quelconque. Ce corps est aujourd’hui un modèle non seulement dominant, mais dominateur : toutes les pratiques thérapeutiques devraient passer par lui.
2- Le corps que nous propose la génétique. C’est une sorte de corps néo-créationniste, comme l’ont montré Sonigo et Kupiec . Les gènes qui intéressent la thérapie génique sont ceux qui peuvent être assimilés à la « programmation d’une maladie ». L’objectif est de proposer demain une médecine individualisée mais, en attendant, ce sont surtout des outils de diagnostic qui sont mis au point. La génétique nous propose pour le moment un corps prévisible et irrésistible, une destinée. On pourrait parler d’un corps-destin. On sait que c’est ce qui se passe de manière extrêmement violente dans la maladie de Huntington par exemple.
3- Il y a le corps des homéopathes. Pour comprendre, il suffit d’écouter la manière dont les homéopathes se présentent : ils nous parlent toujours de la capacité naturelle du corps à guérir, ils insistent en permanence sur les ressources qu’il suffit de mobiliser. Dans ce contexte c’est un contresens total de croire que le remède homéopathique est une variété de médicaments. Le remède homéopathique désigne une cause du mal sous la forme d’une substance, puis désigne le procédé de la dissolution de cette cause jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien… sinon la capacité du corps à se mobiliser pour guérir naturellement. Je l’appellerai donc le corps-naturel.
4- Je citerai enfin un dernier modèle de corps qui nous est proposé : le corps psychosomatique. C’est un corps assez pauvre mais très vivace. Il renaît régulièrement de ces cendres. La dernière version est celle de Servan-Schreiber. C’est sa tentative permanente de se justifier en faisant appel à une biologie soi-disant scientifique qui ne me le rend pas très sympathique. Je l’appellerai donc le corps-phénix.
Les corps dont je parle ici ne sont pas réduits à de la biologie. Mais qui oserait réduire le corps à sa biologie interne ? Pour comprendre le corps, nous devons étudier des corps-appareils ou des corps-agencements, des corps qui sont pris dans des écologies différentes. Les réseaux dans lesquels les corps sont pris peuvent être extrêmement longs. Cela va jusqu’à la Sécurité sociale pour certains d’entre eux (mais pas tous).
Nous avons donc ici 4 propositions de corps, mais on pourrait les multiplier en fonction de toutes les médecines (et nous refusons évidemment la tentative du corps-quelconque de les subsumer tous). Ce qui complique les choses, c’est que chaque proposition de corps ne se présente pas de manière pure mais emploie des mots qui viennent des autres réseaux, et en particulier du corps dominant, c’est-à-dire le corps quelconque. Il y a des effets de contamination : l’homéopathie peut employer des formules qui viennent des trois autres formes de corps. Le corps psychosomatique fournit les exemples de contamination les plus extravagants.
Il ne faudrait pas penser qu’il s’agit ici d’un système de « représentations ». Ces corps sont des productions et ils sont producteurs. Ce sont des corps machiniques au sens de Gilles Deleuze et Félix Guattari. On pourrait passer beaucoup de temps pour décrire comment ces corps recrutent, attachent, se développent, etc. Il faudrait faire la sociologie singulière de chacun d’entre eux. Ainsi le corps-quelconque a profondément bouleversé la psychiatrie depuis l’invention du premier neuroleptique en 1952. La psychiatrie est largement devenue une psychiatrie des comportements, remplaçant le psychisme par un « corps mental » que nous connaissons essentiellement par l’intermédiaire des médicaments psychotropes que nous utilisons.
Mais le plus important est ailleurs. Ce qui est important c’est ce que chaque corps a comme « reste ». Ce « reste », c’est ce qui s’échappe, ce qui doit continuer à être pensé à partir du réseau du corps dans lequel on se situe, mais dont ce réseau n’est pas vraiment capable de rendre compte. Il ne faut pas perdre de vue que c’est toujours à partir d’un point de vue très particulier que ce reste est pensé.
On a vu que le corps-quelconque a de puissantes capacités d’absorption puisqu’il se moque des raisons pour lesquelles une thérapeutique marche ou ne marche pas. En dépit de cette capacité, il a aussi un reste : l’effet placebo est le reste du corps-quelconque. Et il faut admirer (et éventuellement en rire) la manière dont ceux qui utilisent la formule « effet placebo » et en font un slogan pour disqualifier les médecines alternatives se moulent du même coup dans la théorie du corps psychosomatique, du corps-phénix. Il faudrait explorer la manière dont la psychanalyse a pu nous donner l’illusion d’un savoir solidifié sur son existence. Qu’est-ce que le corps des psychanalystes ? C’est un corps où se manifestent des symptômes et qui est à l’origine d’un des renouveaux de la psychosomatique.
Les homéopathes savent qu’il existe un ensemble de troubles qui échappent à la capacité du corps à guérir naturellement. Mais ils n’ont pour autant, aucune raison d’en passer par les raisons qui sont celles du corps-quelconque. Le reste du corps-destin est absolument gigantesque. Il se manifeste sous la forme de l’obligation de faires études cliniques comparatives alors que l’objectif est celui d’une médecine imparable s’adressant à des causes ultimes.
Nous avons vu que le corps-quelconque est le corps dominant. Mais il est aussi dominateur, c’est-à-dire qu’il essaie de réduire les autres corps en les faisant entrer de force dans son réseau, dans les procédures qui le définissent. Il y réussit (peut-être provisoirement) pour le corps-destin, mais les autres corps lui échappent largement.
Le corps-quelconque sort affaibli de cet exercice de pragmatisme. Il hérite désormais de gigantesques problèmes qu’il aura bien du mal à résoudre :
1. Les patients donnant leur consentement éclairé sont redevenus des cobayes puisque l’opération du double aveugle dissimule ses raisons d’être.
2. Il n’existe qu’en maintenant en vie artificielle le malheureux corps comateux psychosomatique.
Nous devons donc nous méfier de toutes les tentatives de subsumer l’expérience des autres corps sous un corps dominant qui sera évidemment le corps-quelconque. Les patients le savent bien qui circulent le plus souvent sans problème entre ces différents réseaux et acceptent finalement d’avoir plusieurs corps même si le plus souvent, ils n’ont pas envie d’en parler aux médecins qui sont dans le réseau du corps-quelconque (et c’est même le seul réseau qui crée ce type d’interdit). Dans ce contexte, la notion d’effet placebo, comme reste du corps-quelconque (et ce reste est considérable et la médecine qui l’a inventé ne sait pas trop comment en rendre compte) sert finalement d’arme de guerre. Elle permet de manière paresseuse de résoudre le problème de l’influence, de mettre en demeure les autres de se soumettre aux procédures qui la définissent.
Je crois qu’il est temps d’essayer d’inventer autre chose. Après beaucoup d’hésitations et de crises, les Chinois ont appris à gérer le corps-quelconque de la médecine occidentale et le corps énergétique (j’emploie ce mot avec beaucoup de prudence tant mon ignorance de la médecine chinoise est grande) de leur médecine traditionnelle, de manière « diplomatique » et non guerrière. Pourrions-nous apprendre à être aussi intelligents que les Chinois ?
J’ai emprunté la notion de diplomatie à Isabelle Stengers. Je terminerai en citant sa proposition :
« Une paix des diplomaties n’implique pas que tout se vaut ; elle interdit que quiconque occupe la position qui permet de définir la non-équivalence. Et elle interdit aussi ce qui nous semble si naturel, si normal, c’est-à-dire de se mettre à la place de l’autre. Pour moi, un diplomate digne de ce nom n’admettra jamais qu’il y ait une position qui juge des divergences et qui les organise. L’exercice diplomatique est un art de l’immanence, alors que l’interchangeabilité suppose une position qui transcende les divergences. Un diplomate ne peut pas dire à un autre diplomate : « A ta place je ferais ceci ou cela », parce que chacun court les risques dont il peut comprendre que l’autre les court aussi mais qu’il ne peut pas partager. »
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